Colonialisme, racisme et VSS : même combat.
- Nicola Lopez
- 13 janv.
- 5 min de lecture
On peut régulièrement constater une remise en question de la société de l’intersectionalité des combats. Pour beaucoup, racisme, colonialisme et violences sexistes et sexuelles n’ont pas le moindre lien. Pourtant, ces trois fléaux sont étroitement réunis par divers aspects.
Les fondations sont les mêmes : le colonialisme, que ce soit par l’invasion du territoire américain par les colons à la fin du XVème siècle, ou la plus récente colonisation de certains territoires de l’Afrique du Nord, comme l’Algérie, sont justifiées par un seul et même argument : une “mission civilisatrice”, et même l’idée de “domestiquer” les populations dites “sauvages”.
Or, cet argument est exactement le même pour justifier les mariages (rarement consentis) des femmes dans l’Antiquité : le terme grec pour parler des jeunes filles à marier est celui d’”adamatos” qui signifie également “bête à dompter”. Le mariage était décrit comme une façon de “domestiquer” les femmes, de les rendre “moins sauvages”.
Un autre aspect quasiment parfaitement similaire entre la colonisation et les violences sexistes et sexuelles est l’idée d’invasion pure et dure. Si le colonialisme a envahi les territoires, les violences sexuelles envahissent les corps, et dans les deux cas, cela va sans dire, sans consentement. On parle de conquêtes de territoire comme on parle de conquêtes amoureuses chez les hommes - expression que les femmes n’utilisent pas. L’idée et le terme de “prendre” une ville ou un territoire est la même que celle de “prendre” une femme. Et à chaque fois, ce même rapport d’oppression et de violences : aucune colonisation ne s’est faite en douceur : elle résulte de combats sanglants, meurtriers, traumatisants pour les populations envahies. De surcroît, la colonisation a été faite de viols à répétition, un point commun évident entre les deux problématiques. Les violences sexistes et sexuelles sont tout aussi brutales, avec ce même rapport de domination, d’oppression et de violences.
On peut même voir un autre lien plus subtil : l’appropriation et le pillage. Si les territoires colonisés se sont vues éventrés de leurs ressources (pétroles, or, maïs, pierres précieuses, diamants, charbon), le sexisme a enlevé aux femmes beaucoup de leurs grandes découvertes, ce que l’on appelle l’effet Matilda. On peut notamment évoquer Rosalind Franklin, dont la découverte de l’ADN en double hélice a été volée par un de ses collègues masculins. Marie Curie a bien failli ne pas avoir son premier Prix Nobel parce qu’on souhaitait l’attribuer uniquement à son mari, alors que la découverte du radium leur revenait pourtant à tous les deux.
L’aspect paternaliste qui cache un rapport de domination tout à fait normalisé dans nos sociétés est également un lien fort entre les combats : alors que de nombreuses femmes se voient sous-estimées et discriminées à l’embauche, c’est tout autant le cas pour les personnes racisées. La question de l’argent et de la pauvreté se juge encore trop souvent au genre ou à la couleur de peau.
L’esclavage est un lien aussi assez fort entre les deux oppressions : si les femmes ont été longtemps réduites à s’occuper des enfants (souvent une bonne dizaine car la contraception n’était pas très répandue), cuisiner, astiquer, être un objet sexuel et reproductif, sans droit à l’éducation ou à la liberté, les personnes réduites en esclavage ont subi un sort similaire. Il est important de préciser que les deux situations restaient tout de même différente sur certains points. Certains mariages permettaient des libertés aux femmes, et elles étaient tout de même nourries au minimat, avec un statut plus élevé socialement que les esclaves. Ces derniers subissaient une violence plus franche, plus assumée, en ayant rarement la possibilité de se nourrir et d’être logés décemment. La pertinence du lien établi est d’être, pour les deux cas, réduits à des objets domestiques, des animaux parfois, mais d’une façon différente, et surtout exploitée.
Les femmes et les personnes racisées ou ayant un passé colonial ont le point commun culminant de naître avec des difficultés supplémentaires à combattre tout au long de leur vie : plafond de verre, déterminisme, sous-représentation sur de nombreux plans (cinéma, cadres supérieures, littérature, programmes scolaires). De toute ma scolarité de collégienne et lycéenne, je n’ai le souvenir de n’avoir étudié que quelques femmes brièvement : Simone Veil, Lucie Aubrac, Yourcenar, De Beauvoir, Simone Weil. On m’a parlé uniquement de Martin Luther King, des Intouchables et de Barack Obama concernant les personnalités noires. En revanche, j’ai eu droit à des dizaines de cours sur Napoléon, les rois de France, les colons, les résistants masculins, les dictateurs. Tant de noms sur les colons, pourtant violents et oppresseurs, et pas le moindre sur les autochtones assassinés ou réduits en esclavage.
Ce sont mes recherches et connaissances personnelles qui m’ont amenées à découvrir Joséphine Baker, Jane Austen, Rosa Parks, Angela Davis, Malala, Michelle Obama.
Cette invisibilisation, cette généralisation de notre origine, couleur ou genre est un autre point commun frappant : “Vous les femmes”, “Vous les Arabes”, “Vous les noirs”. Une réduction qui passe pourtant pour une façon d’englober, par une généralité gênante qui efface. Et lorsqu’on ne les efface pas, on ressent le besoin de mettre leur genre ou leur couleur en lumière “La première femme dans l’espace”, “Le premier président noir”, “La première médecin du monde arabe”, “une petite sirène noire”.
Ces appellations sont pourtant souvent positives, fondées sur une bonne intention (j’ai moi-même parfois recours à ces expressions). Pour autant, elles sont porteuses du poids du passé et des violences, oppressions et discriminations subies. On se sent obligés de préciser, comme si ce n’était pas naturel. Personne n’est encore vraiment parvenu à normaliser les réussites noires et féminines.
Le colonialisme divise des mêmes populations. On peut notamment penser au génocide du Rwanda, qui résulte du colonialisme, créant un racisme entre les populations, construisant des catégories qui se sont finalement affrontées d’une façon absolument abominable. Il en a résulté un bain de sang, entre Tutsi et Utu.
Au sein d’une même famille, des membres pouvaient être traités différemment en fonction de l’intensité de la pigmentation de leur peau, de la texture de leurs cheveux. Il existait même le « test du crayon » : on vous mettait un crayon dans les cheveux, s’il tombait vous étiez blanc et vous avez plus de droits, s’il reste coincé, vous êtes noir, et vous subissiez la ségrégation.
Une méthode colonisatrice, très efficace, car en divisant les populations, on évite une révolution qui puisse être trop sérieuse et supérieure à la quantité de colons. Exactement comme pour les femmes…
De la même façon, les femmes ont été divisées. La différence, c’est qu’on a utilisé plus de caractéristiques pour ce faire. L’apparence, bien sûr, qui a également été utilisée pour diviser des populations racisées, mais aussi la pop culture, avec le fameux rôle de la peste de service qui veut écraser les autres filles. Le poids, le maquillage, les cheveux, la couleur des yeux, les bourrelets les tâches de rousseurs, les vergetures… Les complexes ont été créées en grande partie pour diviser les femmes. Pour qu’elles aient honte, se comparent, se mesurent. Le point culminant de cette façon de faire, a été d’utiliser différents privilèges pour chacune en faisant des différences de traitement, afin de créer des jalousies et des rancœur envers les mauvaises personnes, alors que les véritables responsables étaient soient les dominateurs masculins soient les colons.
Les colons étaient eux aussi quasiment exclusivement des hommes. Encore un lien : les oppresseurs sont du même genre, tout comme l’initiative d’oppresser et de détruire.
L’intersectionalité du féminisme et de l’anti-colonialisme et racisme apparaît ainsi comme une évidence. Alors pourquoi le sujet est-il encore si peu abordé ?
Diviser pour mieux régner, sans doute. Car, si nous nous associons toutes et tous afin de combattre cela, les oppresseurs seraient brusquement en minorité. Si nos luttes étaient rassemblées, le nombre de militants seraient infiniment supérieurs à celui des oppresseurs.
Eléa Nora
