Du Béarn au Brésil, la guerre faite à la terre.
- Nicola Lopez
- 1 déc. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 déc. 2025
Dans le Béarn, comme au Brésil, nous subissons la guerre que l'humain fait à la terre. Ici, à Lacq, les habitants vivent depuis des décennies au milieu des rejets chimiques : l’air qu’ils respirent les rend malades et empoisonne leur quotidien. À des milliers de kilomètres d’ici, en Amazonie, les forêts brûlent pour du soja, le bétail et le pétrole, les rivières sont contaminées, les habitants voient leurs terres volées et leur santé menacée.

Du Béarn à l’Amazonie, le même système s’impose : profit immédiat, extraction à outrance, rentabilité à court terme. Le capitalisme est l’héritier direct des conquêtes coloniales : il a bâti sa puissance sur la dépossession des peuples et le pillage du vivant. Sa logique néocoloniale perdure, entre extraction et dépendance, transformant la terre en marchandise et les sociétés en variables d’ajustement. Cette économie financiarisée continue sa marche aujourd’hui, persuadée que tout est remplaçable, y compris la vie elle-même.
Mais des voies alternatives existent. Au Brésil, sous la présidence de Lula, une politique fondée sur la dignité, la redistribution et la reconnaissance des droits ancestraux des peuples autochtones est promue. L’expansion de l’agroélevage au Brésil constitue aujourd’hui la principale menace pour l’Amazonie. Ce secteur dépasse largement le cadre d’une simple ambition commerciale : il s’inscrit dans des dimensions politiques et sociales profondes : c’est le pouvoir du lobby de l’agro-industrie. La structure économique et commerciale du pays est devenue dépendante d’un modèle d’exploitation à grande échelle. Si ce projet national a permis au Brésil de s’intégrer à l’économie mondiale, il a également mis en péril l’existence même du poumon de la planète.
La gestion de la forêt amazonienne affronte des défis historiques, qu’ils soient internes ou internationaux. Son vaste territoire, encore préservé, suscite des convoitises dites «développementistes», souvent guidées par une logique d’exploitation. Ainsi, selon l’orientation politique du gouvernement en place, l’Amazonie devient fréquemment une monnaie d’échange entre l’État, les groupes d’influence agro-industriels et les grandes entreprises internationales.
Sous le gouvernement actuel de Lula, la création du Ministère des Peuples Autochtones et le retour de Marina Silva à la tête des politiques environnementales a représenté des avancées institutionnelles significatives. Cependant, ces initiatives demeurent limitées face à la progression du secteur agro-industriel. En 2025, le gouvernement a annoncé une opération nationale contre l’agroélevage illégal, mais l’année a également enregistré des records de déforestation en Amazonie. Contraste révélateur : le secteur a connu une croissance de 12 % au premier trimestre et de 10 % au second, soulignant la contradiction entre le discours écologique et la réalité économique.

Dans ce contexte, la politique environnementale brésilienne apparaît otage de la logique marchande entrepreneurial insatiable et prédatrice. La doctrine de la libre économie qui structure le territoire vise à transformer chaque espace de la planète en source de profit. Ainsi, le pays semble gouverné par deux forces souvent divergentes : la politique et le commerce.
L’Amérique latine occupe une place centrale dans les études sur la territorialité, un concept distinct de celui de territoire. Alors que le territoire désigne la simple étendue de la terre, la territorialité renvoie à la manière dont cet espace est vécu, signifié et administré. Dans cette perspective, les peuples autochtones et la pensée décoloniale latino-américaine réinterprètent la notion en y réintégrant les dimensions culturelles, traditionnelles et ancestrales que la colonisation a cherché à effacer.
Le stade actuel de l’économie de marché représente, dès lors, la continuité du processus de colonisation amorcé au XVe siècle. Nous vivons sous les conséquences de l’ambition de ceux qui détiennent les moyens de production, et ce lobby international ne perçoit pas l’Amérique latine comme une région sous-développée à réparer, mais comme un obstacle à la maximisation du capital.
La Constitution brésilienne reconnaît aux peuples autochtones uniquement la possession de leurs territoires, tandis que la propriété des terres et des réserves indigènes appartient à l’État fédéral. Il en résulte une contradiction fondamentale : comment espérer une politique véritablement durable sur un territoire dont les propriétaires originels sont privés de l’exercice de leur droit ancestral ?
Parler de territorialité revient aussi à évoquer les Droits de la Nature, cette perspective constitutionnelle qui confère à l’environnement le statut de sujet de droits. Ainsi, les atteintes aux écosystèmes ou aux terres des populations locales sont désormais considérées comme des violations des droits des communautés, créant des contraintes légales fortes pour les entreprises et les acteurs économiques qui voudraient exploiter ces espaces sans consentement ni compensation. C’est une avancée qui démontre qu’il est possible de concilier justice sociale, protection environnementale et respect des gens, des peuples qui vivent sur ces territoires. Bien que le Brésil manifeste un certain alignement avec cette conception, son application demeure incomplète et inégale, freinée par les intérêts économiques et par la persistance d’une logique coloniale de gestion du territoire. L’existence du poumon du monde se trouve dans un état critique. Ce modèle s’avère insoutenable pour la majorité de la population, mais d’une prospérité éclatante pour ceux qui affrontent les changements climatiques à l’abri d’un immeuble high-tech, incapables ou indifférents face à la destruction qui les a élevés. Cette déforestation profite aussi à l’Europe : elle fait baisser les prix, masque la pollution derrière des frontières, et perpétue un néocolonialisme où l’on délocalise l’exploitation et la destruction pour mieux en consommer les fruits.

Car c’est bien sur notre continent que ce mécanisme trouve aussi ses débouchés et sa légitimation. La bataille pour la planète ne se gagnera pas à coups de discours, mais dans le courage politique de rompre avec le néolibéralisme. Notre Vieux Continent aime se penser en modèle de vertu écologique, mais il est complice d’une structure qui pille ici et ailleurs ce qu’il prétend protéger ici. Les multinationales qui détruisent partout sont cotées sur nos places financières. Les traités de libre-échange que signe Bruxelles prolongent la logique néocoloniale : exporter nos surplus, importer la déforestation, et appeler cela commerce. Derrière les promesses se cache le même dogme du rendement, masqué par un vernis vert.
Les Écologistes ont imposé une règle de déforestation importée, qui permet la traçabilité pour le soja, le bois ou le bœuf, mais ces mécanismes, sans volonté exécutive forte, restent des pansements sur un corps malade. L’Europe ne pourra être un rempart écologique que si elle cesse d’être la plateforme d’échange des destructeurs. Produire moins, relocaliser, planifier, sortir des traités qui livrent nos politiques publiques aux multinationales, voilà le véritable enjeu. La justice sociale et climatique ne naîtra pas d’une régulation molle, mais d’une rupture assumée avec l’organisation économique mondiale financiarisée qui gouverne nos vies.
En Béarn, cette lutte prend chair. Elle s’enracine dans les champs, les plaines et vallées, les écoles, les ateliers, les collectifs qui refusent d’être les cobayes d’un monde imposé. Nos territoires ne sont pas des zones à rentabiliser, mais des terres à vivre. Pourtant, ici aussi, la spéculation foncière, les grands projets inutiles, les pollutions industrielles et la mise en marché de tout (du logement jusqu’à la culture) traduisent la même confiscation que celle vécue ailleurs.
Résister, c’est refuser que notre terre devienne laboratoire des logiques d’en haut. C’est défendre les paysans face à l’agro-industrie, les artisans face à la financiarisation, les jeunes face à la précarité. C’est préserver la langue locale, les savoirs, les communs, les solidarités. Tout cela comme base d’une écologie populaire et démocratique. Car l’avenir ne se décidera pas dans les conseils d’administration.
Cette bataille n’est pas seulement écologique : elle est politique. L’extrême droite avance, ici comme ailleurs, en se nourrissant des colères que le système de profit a semées. Elle prétend parler au nom du peuple tout en protégeant les privilèges des puissants. Elle détourne la misère en haine, les injustices en boucs émissaires. Bolsonaro, au Brésil, fut son visage, et ici, elle porte un masque tricolore. Dans les deux cas, les mêmes intérêts s’abritent derrière son drapeau : ceux des possédants qui redoutent la redistribution, la solidarité, l’émancipation.

Le parallèle est clair : quand le capital tremble, il se tourne vers l'extrême droite, la force autoritaire. En Béarn, comme à São Paulo, les puissants préfèrent la peur à la justice. Mais nous valons mieux que cela. Le Béarn n’est pas une terre de résignation : c’est une terre de lutte, de dignité et d’espoir historique. Une terre qui a toujours été à l’avant-garde : des fors d’Oloron, ces chartes de 1080 qui garantissaient les libertés locales - aux maquis béarnais, en passant par l’accueil des Républicains espagnols, les députés résistants au régime de Vichy, les luttes paysannes et les mobilisations écologistes locales. Ces combats, nous les avons portés pour vivre libres, pour que celles et ceux qui travaillent, cultivent, soignent et enseignent décident enfin du monde qu’ils habitent. Les avancées institutionnelles sont le résultat de luttes collectives. De nos villages béarnais aux forêts d’Amazonie, une même voix s’élève : nous refusons d’être dépossédés. Nous rendrons à la Terre et à ses habitants leur pouvoir, car c’est là que se joue la véritable souveraineté, celle des peuples contre la prédation. Ici commence la reconquête du vivant : pas de justice sociale sans justice climatique.
Laura Ludovico, directrice des projets et de la recherche du Forum BRICS Tech, et Nicola Lopez.