top of page

La justice, ce produit de luxe.

  • il y a 6 jours
  • 5 min de lecture

À sept ans, une infirmière m’a sauvé la vie après une erreur grave commise par un chirurgien qui, sous traitement pour une maladie mentale, n’aurait jamais dû opérer. J’ai passé plus de deux mois à l’hôpital. Ma mère a porté l’affaire devant le conseil de l’ordre, sans suite : nous n’avions ni les moyens d’engager un avocat, ni ceux de financer une expertise médicale. Le chirurgien continua d’exercer. Un jour, une femme atteinte d’un cancer fut opérée du mauvais sein. L’histoire se répandit dans le quartier. C’était ce chirurgien. Quand, à l’âge adulte, j’ai décidé de l’attaquer, il s’apprêtait à prendre une retraite paisible à Nice. L’absence de justice a continué à produire des erreurs médicales graves en laissant un praticien inapte en exercice pendant des années. Il ne faut pas s’attendre à ce que le corps médical fasse justice lui-même. La corporation protège toujours la corporation, le groupe protège le groupe, et ce dans tous les milieux. Une justice indépendante et accessible est donc primordiale. 


Au-delà de ce que cette histoire a forgé en moi — une conscience de classe — elle m’a révélé une réalité brutale : l’accès à la justice dépend souvent de ses moyens et de sa capacité à comprendre les rouages du système juridique. Mon histoire n’est qu’un exemple parmi des milliers. Ce n’est pas un accident, c’est un système. Un système où l’on peut échapper à ses fautes si la victime n’a pas les moyens de les faire reconnaître.


La justice, symbolisée par Thémis — cette femme aux yeux bandés — censée rendre des jugements en ignorant nos origines et nos statuts, ne serait-elle pas devenue un luxe ?


La justice a un coût et une conséquence : le renoncement


Devant les coûts d’avocats, d’expertises, un Français sur trois dit ne pas avoir recours à la justice pour des raisons économiques[1]. Pour un licenciement abusif, une erreur médicale, un litige familial, un procès peut coûter plusieurs milliers d’euros. Les frais pénaux d’un procès s’articulent entre 5000 et 20 000 euros pour la victime. A cela s’ajoute le fait de pas pouvoir anticiper le cout final d’une procédure souvent longue. Devant ces couts, toute une catégorie de population ne peut même pas envisager se lancer dans une procédure judiciaire.


Lorsque l’accès au droit dépend du portefeuille, la justice cesse d’être un contre-pouvoir. Elle devient un espace où les plus aisés peuvent défendre leurs intérêts, tandis que les plus précaires renoncent à faire valoir leurs droits. Les litiges liés au travail, au logement ou à la consommation — qui touchent particulièrement les classes populaires — sont souvent abandonnés faute de moyens. Près d’un salarié sur deux renonce à contester un licenciement, selon une étude du ministère du Travail[2]. La fondation l’Abbé Pierre ou encore le Défenseur des droits relatent des problèmes similaires. Dans un rapport de 2022, le défenseur des Droits se faisait l’écho d’une mère célibataire qui abandonna une procédure pour réviser la pension alimentaire de ses enfants car elle ne pouvait payer des frais d’avocat de 1500 euros [3].


Des coûts qui explosent à cause de la longueur des procédures françaises


Bien que le budget de la justice augmente légèrement chaque année, il reste insuffisant pour garantir un traitement des procédures dans des délais corrects. Le manque de moyens humains, en particulier des juges et des procureurs, dégrade la qualité des enquêtes et allonge les procédures avec pour conséquence inévitable l’augmentation des coûts pour les victimes. Un coût économique. Un coût psychologique et un coût social. Le Conseil de l’Europe, dans une étude du CEPEJ, pointe du doigt le manque de procureurs en France. En 2022, la France était avant-dernière du classement européen du nombre de procureurs par habitant avec 3.2 procureurs pour 100 000 habitants (la médiane européenne est de 11,2[4]). Ainsi, les procureurs français reçoivent dix fois plus d’affaires que la médiane européenne. Pas étonnant que les procédures traînent en longueur, faisant grimper les frais d’avocat.


Le renoncement à la justice n’est pas une fatalité


Ce renoncement a des effets politiques majeurs : colère sociale, défiance envers les institutions, délitement du lien démocratique. C’est pourtant un sujet dont presque personne ne parle. Par corporatisme ? Environ 10% des députés sont avocats et près de 40% ont fait des études de droits[5]. Que les législateurs aient des compétences en droit parait utile. Cependant, elle renforce également l’idée que la loi est avant tout pensée pour celles et ceux qui maitrisent les codes. D’autant que l’absence d’enseignement du droit à l’école prive la population d’outils pour se défendre.


L’inégalité judiciaire peut se combattre : renforcement de l’éducation au droit dès le collège, création de maisons de la justice, augmentation du budget et du plafond de l’aide juridictionnelle- aujourd’hui beaucoup trop bas[6] - encadrement des honoraires d’avocats et augmentation du nombre de procureurs, etc. En Nouvelle-Zélande, les frais juridiques des victimes sont intégralement pris en charge dans les cas de violence domestique devenu réellement une grande cause nationale.


Quand la justice se tient hors de portée des classes populaires, elle devient un privilège. Un contexte qui n’est pas près de changer quand on observe le budget 2026 : celui de la justice progresse à peine à hauteur de l’inflation tandis que ceux de la police et de l’armée s’envolent. Ces orientations budgétaires ne sont pas techniques : ils traduisent une hiérarchisation dans des priorités politiques. Quand le gouvernement préfère investir dans les forces de l’ordre plutôt que dans le recrutement de magistrats, de procureurs, des avocats commis d’office, dans la prévention de la délinquance, il envoie un message clair : l’ordre avant la justice.


Une question alors se pose : le gouvernement préfère-t-il l’ordre à la justice ? N’est-ce pas précisément la matrice de l’extrême-droite ? Ces choix dessinent une société dans laquelle on laisse dépérir les institutions qui garantissent l’accès au droit pendant que les dispositifs policiers sont renforcés, les équipements militarisés- sans contrôle indépendant de ses actions- et donc sans sanction de ses bavures. Ce glissement n’est pas un accident, c’est un choix politique qui prépare le terrain idéologique de l’extrême‑droite. L’extrême‑droite qui a toujours prospéré sur l’idée que la force prime sur le droit et que la sécurité prime sur la liberté.


La justice a besoin du glaive de Thémis. Mais quand l’équilibre entre répression et justice est remis en question, c’est la démocratie qui vacille. 


Sabrina Decanton




















[2] DARES – Ministère du Travail

Les conflits individuels du travail : un recours en baissehttps://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/les-conflits-individuels-du-travail-un-recours-en-baisse

[3] Défenseur des droits – Rapport annuel 2022

[5] CEVIPOF – Études sur la sociologie des députés

Assemblée nationale – Fiches socio-professionnelles des députés

https://www.assemblee-nationale.fr (rubrique : “Vos députés”, puis “Catégorie socio-professionnelle”)

 
 
bottom of page