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La légitimité de prendre place.

  • 7 févr.
  • 5 min de lecture

Dans tous les espaces de la société, la prise de parole devient un acte politique. En ce sens, tout espace est politique, dès lors qu’il repose sur une organisation de la parole, distribuée ou plutôt attribuée à certains individus. Il est alors défini qui peut être entendu et qui est sommé de se taire. Certains parlent sans y penser, d’autres doutent avant même d’ouvrir la bouche. Ce doute n’est ni demandé ni suggéré : il s’intériorise, il devient même un réflexe.


Parler vite, parfois trop vite, comme si le temps accordé était fragile ou compté. Comme si chaque phrase devait prouver qu’elle méritait d’exister. La peur de dire n’importe quoi, de ne pas être assez clair, de ne pas être assez légitime accompagne souvent ceux qui n’ont jamais été désignés comme évidents dans ces espaces.


La crainte de prendre la parole, conduit à une longue négociation avec soi-même et mène souvent à une autocensure. Celle-ci façonne les corps autant que les discours. Et quand la prise de parole est effectuée, autorisée, attribuée, elle s’accompagne d’un rythme douteux, rapide et d’une posture souvent fébrile.


Le questionnement qui existe n’est pas tant celui de la compétence que celui de la légitimité. Penser que ce que l’on va dire n’est pas utile, que quelqu’un d’autre l’exprimera mieux, avec des mots plus justes, avec les codes appropriés, le langage adéquat ou une assurance maîtrisée.


Pour les personnes racisées, cette épreuve est constante, là où il devient nécessaire de démontrer sans cesse que sa place est méritée, sans « jamais en faire trop ». Plusieurs facteurs entrent en compte : la nécessité de rester audible sans être perçue comme agressive, de rester présente sans devenir envahissante, ou encore être perçue comme légitime, mais jamais devenir dérangeante. Prendre la parole ne se résume pas à parler. Cela englobe aussi le fait de prendre place, prendre de la place, d’occuper un espace par la voix et par le corps lorsque l’espace n’a pas été pensé pour nous. Cette prise de place n’est donc jamais neutre, elle porte plusieurs messages inconscients auprès de son auditoire.

 

 

La question de la prise de parole ne concerne donc jamais uniquement les mots. Elle vient engager les corps, les attitudes, les vêtements, tout ce qui précède et accompagne la voix. Dans les espaces d’expression, il est souvent attendu des personnes racisées qu’elles se conforment aux codes dominants pour être audibles : la bonne tenue, la bonne posture, la bonne manière de se présenter. Comme si la légitimité devait passer par l’apparence, avant même le contenu.


C’est précisément ce que vient bousculer Ferris Barkat, co-fondateur de Banlieues-climat, lorsqu’il intervient en survêtement sur les plateaux télévisés, il rappelle sur France Inter en janvier 2026 « On peut avoir une pensée structurée et être en survêtement ». Ce choix loin d’être anecdotique, est profondément politique. Il rappelle que la légitimité ne réside dans un costume mais dans ce qui est dit et dans l’expérience portée.


En refusant de se plier aux attentes vestimentaires, il expose l’absurdité d’un système de normes sociales, détenues majoritairement par une société de personnes blanches. Il rend visible ce que beaucoup vivent sans jamais pouvoir le nommer : l’obligation de prouver que sa place est autorisée. C’est donc refuser que la légitimité soit filtrée par les codes dominants. Donc occuper l’espace tel que l’on est.


C’est là que réside à une nouvelle difficulté pour les personnes racisées, le fait de naviguer en permanence entre plusieurs injonctions contradictoires : Être perçue comme intégrée sans se dissoudre, être audible sans se trahir. En effet, il est implicitement demandé de maîtriser les codes sociaux des dominants, tout en restant fidèles à nos histoires, nos mémoires et nos appartenances ayant souvent été disqualifiées.


Le rapport complexe à la parole et à l’espace naît du fruit d’histoires marquées par l’exil, la colonisation, la guerre et le silence. Née de grands-parents algériens ayant subi la violence de la colonisation française, et contraint de quitter leur pays. Cette histoire familiale partagée avec d’autres concitoyens est souvent reléguée à l’arrière-plan, pourtant celle-ci reste profondément inscrite dans les corps et les consciences. Ces histoires ne disparaissent pas, elles façonnent des prudences, des retenues, des manières d’habiter l’espace. Comprendre cela, c’est saisir que la difficulté à prendre la parole n’est pas un exercice individuel, mais devient un exercice politique.

 

Saisir cela, c’est comprendre que la difficulté à prendre la parole n’est pas un exercice individuel. A cet instant, la prise de parole cesse d’être un simple objet, elle devient le point de départ d’une réflexion plus importante, celle m’ayant personnellement menée à éclairer stique et professionnels ainsi que mes engagements militants.


Plus précisément, j’ai souhaité devenir éducatrice spécialisée en protection de l’enfance, et donc porter une attention particulière aux enfants et adolescents, ceux que la société relègue ou à qui on donne peu, voire pas la parole. En parallèle, un de mes engagements politiques et militants s’est porté vers la lutte du peuple palestinien, comme cause centrale des mécanismes de déshumanisation, de négation d’une histoire, de racisme et de discrimination. M’y être engagée, c’est donc refuser un monde où il est exigé que certains se taisent ici, pendant que d’autres sont réduits au silence ailleurs.


Plusieurs espaces où il est nécessaire de porter la voix de ceux qui n’y ont pas accès. Inconsciemment j’avais déjà saisi que la prise de parole était un point clé de la prise de pouvoir contre les mécanismes d’invisibilisation vécus par les personnes vulnérables et racisées. 


Ces mots ne sont pas nouveaux, ils sont restés longtemps fragmentés et consignés dans les notes de mon téléphone, sans forme définitive. Comme si tout était déjà là, sans être ordonné, pas encore autorisé à devenir un texte, partageable. La sollicitation du Bloc Populaire a permis de reprendre ces fragments, de les relier, de leur donner une cohérence politique et de les inscrire dans une temporalité politique importante, celle de la remise en question des espaces et de ses représentants.


Ces phrases sont celles d’une jeune femme de 25 ans, ayant été scolarisée dans un établissement public puis privé et ayant compris très tardivement la différence avec les autres membres de mes classes. J’ai saisi très tardivement toutes les remarques racistes reçues lors de mes prises de parole. Et donc, les mécanismes inconscients que j’ai dû mettre en place pour contourner les prises de parole institutionnelles.


J’ai alors choisi le sport et plus précisément le judo, comme moyen d’expression, un espace codifié, où le corps parle avant les mots. J’ai rapidement remarqué, que dans cet espace, il n’y a pas de place à la contestation, les résultats parlent d’eux-mêmes. J’y ai trouvé un lien où exceller, quand d’autres espaces m’étaient fermés. Malheureusement, un endroit où la légitimité ne se discute pas, elle se prouve.


Si je prends la parole aujourd'hui, c'est pour dire que nos trajectoires individuelles sont traversées par des rapports de pouvoir, et que les raconter, c'est déjà les contester, et refuser l'effacement. Parce que la parole des personnes racisées n’a pas à être traduite, minimisée ou validée par qui que ce soit, elle est légitime car elle raconte un réel, quelle que soit la forme ou la place qu’elle prend et l’espace qu’elle doit occuper.



Inés Djelida - Bloc Populaire / Crédit Photo : Céline Bellanger
Crédit Photo : Céline Bellanger

 
 
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