Les opérations militaires comme thermomètre de la sécurité internationale : le cas de l'axe Afrique-Europe.
- 18 févr.
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Née d’incursions sanglantes, performée sous la forme d’échanges commerciaux et saturant l’épistémologie diplomatique, la relation entre l’Europe et l’Afrique continue de s’imposer comme un thermomètre géopolitique.
Sur une période de douze ans, les opérations militaires européennes et états-uniennes sur le continent africain ont été discrètement désactivées ou redéployées. Cette dynamique met en évidence une stratégie qui ne relève pas d’une extinction absolue des dispositifs, mais d’une reconfiguration des forces. Le rôle du continent africain dans la subsistance des structures occidentales demeure central, tant du point de vue économique qu’hégémonique. Toutefois, au cours des quatre dernières années, ce cadre a été profondément bouleversé. Ce basculement, souvent attribué de manière réductrice au déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, s’inscrit en réalité dans des dynamiques plus anciennes et des stratégies plus profondes.
Le présent travail se propose d’analyser le comportement militaire européen et états-unien en Afrique comme un paramètre géopolitique permettant d’évaluer les enjeux contemporains de défense et de sécurité internationale, ainsi que d’établir un diagnostic du statut actuel de l’hégémonie de cet ensemble politico-géographique.
OPÉRATIONS MILITAIRES EN AFRIQUE
L'objectif de l'étude à travers les opérations est d'examiner les motivations de leurs reconfigurations et/ou retraits. Ci-dessous, vous trouverez le boom des modifications ou de la fin des missions militaires sur une période de six ans.
2.1 EUTM Mali | Union européenne et Mali
La mission de formation de l’Union européenne au Mali (EUTM Mali), officiellement close en mai 2024, demeure le cas le plus emblématique de l’érosion de l’influence occidentale au Sahel. Conçue à l’origine comme un effort de « renforcement institutionnel », la mission s’est effondrée face à une réalité géopolitique dans laquelle l’éthique européenne s’est transformée en handicap opérationnel au regard du pragmatisme russe.
La mission a été neutralisée par l’ascension de juntes militaires ( à la suite des coups d’État de 2020 et 2021 ) qui ont redéfini la souveraineté malienne par l’expulsion des forces européennes. L’élément central réside dans la substitution stratégique opérée : le retrait de l’Union européenne a permis l’installation consolidée de l’Africa Corps (ex-groupe Wagner), révélant que le Mali ne cherchait pas à mettre fin à l’assistance militaire, mais à remplacer un partenaire conditionnel par un partenaire contractuel. Cette reconfiguration ne saurait être interprétée comme un choix entre une tutelle européenne ou russe, mais comme un nouvel acte d’indépendance face à une exploitation coloniale structurellement inhibitrice du développement national.
Pour l’Union européenne, la suspension définitive des activités de formation est intervenue lorsqu’elle a reconnu son incapacité à garantir que les soldats formés sous son égide ne commettraient pas de crimes de guerre sous supervision russe. Cette rupture a été publiquement présentée comme une ligne rouge fondée sur la « défense des valeurs ». Elle révèle en réalité l’impossibilité de maintenir le monopole du contrôle sur les corps militaires maliens. En invoquant l’incapacité à « garantir l’éthique », l’Europe externalise la responsabilité de son échec, tout en occultant le fait qu’une décennie de présence occidentale a coïncidé avec une intensification de l’insécurité et des abus de pouvoir. La rhétorique des valeurs fonctionne ici comme un outil de branding politique, mobilisé tant qu’il produit un rendement géopolitique, puis abandonné lorsque celui-ci s’épuise.
Le coup d’État militaire apparaît ainsi comme un moyen de réactiver, une fois encore, le processus d’indépendance. En réduisant la réforme des forces armées à un dispositif de containment au service des intérêts sécuritaires de Bruxelles, l’Union européenne a atrophié les institutions civiles et renforcé une élite militaire qui a fini par s’emparer de l’État. Le coup d’État ne constitue pas une anomalie, mais le produit direct d’un modèle de « défense » qui traite les pays africains comme de simples laboratoires sécuritaires.
2.2 Opération Barkhane | France et Mali, Niger, Burkina Faso
Le retrait de la France du Sahel constitue l’événement le plus symbolique de la perte d’influence occidentale. L’opération Barkhane (2014–2022) a incarné la dimension militaire de la Françafrique, entendue comme un système de dépendance politique, économique et militaire exercé sur les anciennes colonies. Dans une perspective décoloniale, Barkhane représente la tentative désespérée de Paris de maintenir le Sahel dans sa sphère d’influence par le biais d’une guerre perpétuelle.
À travers une approche profondément sécuritisée, la France a présenté l’opération Barkhane comme une lutte civilisationnelle contre le jihadisme. Le cœur du processus de sécuritisation réside dans la fabrication d’un ennemi justifiant des pratiques exceptionnelles. Le contexte terroriste sahélien s’est avéré un terrain particulièrement propice à cette construction discursive.
L’échec de Barkhane se manifeste dans le décalage entre l’investissement militaire et la réalité du terrain. Alors que la France consacrait environ un milliard d’euros par an à l’opération, l’insécurité au Sahel ne s’est pas résorbée et s’est au contraire étendue géographiquement. Selon le Global Terrorism Index, le Sahel est devenu l’épicentre mondial du terrorisme durant la période de la mission, concentrant près de la moitié des décès mondiaux liés aux attaques jihadistes en 2023. Cette situation révèle que la stratégie française, centrée sur l’élimination tactique de figures de commandement, a volontairement ignoré les causes structurelles de la violence ( telles que la désertification, l’extrême pauvreté et la déstabilisation régionale consécutive à l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011 ) au profit de la protection d’enclaves extractives, notamment les mines d’uranium du Niger exploitées par la société Orano.
L’expulsion de la France du Sahel, consécutive aux coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger, s’est imposée comme l’effondrement définitif de la tutelle militaire française dans la région, sur fond de crise aiguë de légitimité stratégique. Après près d’une décennie d’intervention, la persistance et la diffusion transfrontalière du terrorisme ont mis à nu l’inefficacité d’un modèle privilégiant la neutralisation tactique au détriment de la souveraineté et du développement social des populations locales. Dans une lecture décoloniale, le retrait forcé constitue une insurrection directe contre la Françafrique.
2.3 AFRICOM | États-Unis et Afrique
Les États-Unis ont longtemps fonctionné comme un foyer central de la géopolitique mondiale, notamment à travers l’externalisation de leurs vulnérabilités internes sous forme de stratégie de politique étrangère. Dans cette logique, l’AFRICOM, créé en 2007 et opérationnel dès 2008, s’est vu confier la mission officielle de « promouvoir la stabilité et la sécurité régionales » par des partenariats militaires. Conçu selon le modèle de l’empreinte légère, le commandement s’appuie sur un réseau de bases de drones, de forces spéciales et de programmes de formation d’élites locales, sans déploiement massif de troupes permanentes.
L’exploitation du continent africain au service des objectifs américains s’est traduite par l’externalisation de la « guerre contre le terrorisme », faisant du sol africain un laboratoire de surveillance à distance et d’assassinats ciblés. Le coût humain et politique des conflits a été transféré aux armées locales, tandis que Washington conservait le monopole de l’intelligence militaire. Cette approche a hypertrophié l’appareil militaire d’États institutionnellement fragiles au détriment des structures civiles, produisant un effet boomerang : des officiers formés par l’AFRICOM ont été impliqués dans plusieurs coups d’État en Afrique de l’Ouest depuis 2021.
L’apogée de cet échec stratégique est survenue en mai 2024, lorsque le gouvernement nigérien a révoqué les accords de coopération militaire, qualifiant la présence américaine d’illégale et irrespectueuse. L’expulsion de la base aérienne 201 d’Agadez a contraint les États-Unis à se retirer du cœur du continent et à réorganiser leur dispositif vers les pays côtiers. Cette évolution symbolise le passage d’une puissance qui structurait l’ordre régional à un acteur désormais cantonné à la gestion des retombées d’une instabilité qu’il a contribué à produire.
Dans le contexte de la Guerre froide et de ses prolongements immédiats, la relation entre anciens colonisateurs et États africains nouvellement indépendants a révélé des impacts structurels profonds et durables. La représentation dominante de cette période comme un conflit « sans armes et sans sang » repose sur l’exclusion systématique des expériences africaines de la mémoire historique mondiale, la violence infligée aux corps noirs étant rarement intégrée aux récits officiels du deuil international.
La logique bipolaire a transformé les processus de décolonisation en théâtres de guerres par procuration entre les États-Unis et l’Union soviétique, où le financement, l’armement et le soutien politique à des factions rivales ont structuré les conflits internes et interétatiques du continent. La guerre civile angolaise, la crise congolaise et la guerre de l’Ogaden illustrent la manière dont la stabilité attribuée à l’ordre bipolaire s’est appuyée sur l’externalisation systématique de la violence vers les territoires africains.
Dans la période contemporaine, les dynamiques observées ne relèvent pas d’un simple ajustement tactique occidental. Les ruptures actuelles sont produites par des dynamiques politiques internes africaines et par une lecture critique accumulée de la présence étrangère, historiquement associée à l’instabilité, à la tutelle sécuritaire et à la subordination de la souveraineté locale.
En conséquence directe des opérations Barkhane et AFRICOM, les États qui en ont été les principaux terrains d’intervention ont été confrontés à un défi structurel majeur en matière de sécurité et d’ordre national au moment de reprendre pleinement le contrôle de leurs territoires. Le retrait des forces étrangères n’a pas engendré la stabilité espérée ; il a, au contraire, mis en lumière les fragilités profondes héritées d’années de dépendance sécuritaire.
Au Burkina Faso, l’expulsion des troupes françaises a ouvert la voie à un contexte de conflit interne marqué par l’intensification des actions menées par des groupes terroristes et djihadistes. Face à cette situation, les autorités ont privilégié une réponse fondée sur le renforcement de l’appareil militaire comme principal instrument de stabilisation. Parallèlement, sur le plan de la souveraineté économique, le pays a engagé une politique ambitieuse d’industrialisation et de nationalisation, allant de la création d’industries publiques ( notamment dans les secteurs de biens essentiels) jusqu’au contrôle intégral de ses réserves aurifères. Cette stratégie traduit une volonté affirmée de reconstruction étatique fondée sur l’autonomie économique et la rupture avec les structures héritées de la tutelle extérieure.
La trajectoire observée au Mali et au Nigeria s’est toutefois révélée sensiblement différente. Bien que confrontés aux mêmes dynamiques terroristes, les stratégies mises en œuvre pour contenir les attaques ont contribué à une escalade progressive de la violence, aggravant l’instabilité régionale. Il est alors apparu clairement que la responsabilité ne pouvait être imputée exclusivement aux gouvernements en place, mais relevait avant tout du modèle de dépendance sécuritaire laissé par les opérations françaises.
D’une durée approximative de neuf années, ces interventions n’ont pas permis de résoudre les causes structurelles du terrorisme. Elles ont plutôt dissimulé les réalités locales, tout en consolidant leur propre présence comme un élément prétendument indispensable à la stabilité nationale. L’aggravation continue de la violence a ainsi mis en évidence les limites de cette approche et nourri un sentiment anti-français profond au sein des sociétés concernées. Cette perception a d’ailleurs été reconnue officiellement par le général Didier Castres, ancien chef d’état-major adjoint au début de l’opération Barkhane, qui a admis que l’attitude paternaliste de la France avait progressivement suscité la frustration du gouvernement malien et des populations locales. Selon ses propres termes, la France s’est comportée comme un « grand frère » dictant à son cadet ce qu’il devait ou ne devait pas faire, en appliquant des modèles standardisés inadaptés aux réalités locales.
Dans ce contexte, la France demeure néanmoins l’un des principaux partenaires diplomatiques de ces États, en particulier du Mali, qui a accueilli le quartier général de l’opération Barkhane. Toutefois, face à l’échec des tentatives de lutte contre le terrorisme, les autorités maliennes ont progressivement cherché des alternatives à la coopération militaire française. Cette dynamique s’est traduite par un rapprochement croissant avec la Russie, les responsables maliens affirmant n’avoir eu d’autre choix que de se tourner vers de nouveaux partenaires, notamment à travers le recours à des mercenaires russes affiliés au groupe Wagner.
L’Afrique anticipe les tendances géopolitiques non parce qu’elle occuperait une position marginale, mais parce qu’elle est devenue un espace de résistance politique et armée capable d’imposer des coûts réels à la présence militaire occidentale. L’épuisement européen n’émerge pas de manière autonome : il est produit par le refus africain de continuer à fonctionner comme zone de tolérance de la violence, de la tutelle et de la hiérarchisation raciale.
Avocate.
Directrice des projets et de la recherche du BRICS Tech Forum.
