L’IA comme nouvel outil de contrôle des femmes : du deepfake au victim blaming.
- 10 févr.
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Depuis des années, les femmes sont la cible de méthodologies visant à les dénuder. Mais là où, auparavant, ces pratiques restaient encore relativement cachées, dissimulées sur des sites douteux, l’apparition des intelligences artificielles a marqué un tournant : le phénomène s’est démocratisé. Aujourd’hui, il est visible sur des plateformes accessibles à tous, comme X (anciennement Twitter). À l’origine, ces espaces cachés ciblaient principalement les femmes travailleuses du s-exe, en diffusant leurs contenus payants gratuitement.Mais très vite, ces sites sont devenus des lieux d’échange. Entre des forums du type « image de ma copine nue dans la salle de bain » ou encore « photos prises sous les jupes », on trouvait des forums expliquant comment produire ce qu’on appelle communément des « deepfakes ».
Avant la démocratisation des IA, on prenait des corps de femmes nues ou des vidéos porno pour y superposer un visage. Selon plusieurs études, plus de 90 % des deepfakes à caractère pornographique ciblent des femmes.
Personne n’a voulu écouter les travailleuses du s-xe. Parce que derrière l’image dominante, souvent blanche et bourgeoise, la réalité est tout autre : beaucoup sont des femmes précaires, racisées, trans, exclues de nombreux métiers, et donc privées de légitimité sociale aux yeux de certains. On n’a pas voulu les entendre, alors même qu’elles alertaient sur ce qui allait arriver. Et d’une flamme, c’est devenu un embrasement, jusqu’au 31 décembre 2025.
Sur l’application X, une intelligence artificielle appelée Grok, un outil d’IA développé par l’entreprise d’Elon Musk, capable de produire du texte et des images à partir de simples instructions, des hommes ont commencé à demander à l’IA de retirer les vêtements de femmes, de les placer dans des postures sexuelles et intimes. Ce qui existait déjà, mais de façon plus souterraine, est alors devenu une tendance banalisée, accessible au plus grand nombre. La réponse apportée ? Elon Musk décide de rendre son IA payante.Une décision qui ne règle absolument rien : elle ne protège pas les femmes, elle ne limite pas les violences, elle permet simplement d’augmenter les profits et de réserver ces pratiques à ceux qui peuvent payer. Déshabiller des femmes devient presque un privilège, un droit réservé à une élite basé sur l’économie.
Le résultat est sans appel : une multitude de femmes victimes, démontrant une fois de plus que la tenue n’a jamais été le problème. Des femmes portant le voile se font retirer le voile, des femmes jugées « trop dénudées » se font rhabiller, des femmes en robe se retrouvent en bikini, pendant que celles en bikini sont sommées de se rhabiller. On voit bien qu’il est ici question de contrôle, et d’un pouvoir exercé directement sur le corps des femmes.
En rendant l’IA toujours plus accessible, on voit aussi apparaître une autre violence : celle du discours.Des hommes qui, au lieu de recadrer leurs pairs, expliquent aux femmes qu’elles devraient moins s’exposer. On distingue alors les femmes dites « pudiques » de celles qui s’exposent, renforçant une hiérarchisation, nourrissant la compétition entre femmes et légitimant encore le victim blaming. Quoi que l’on fasse, ce n’est jamais suffisant : si l’on s’expose, on « savait à quoi s’attendre ».
Dernièrement, de nouvelles IA ont émergé, capables de suivre les mouvements d’un corps en temps réel. Et là encore, le phénomène parle de lui-même : des hommes qui dirigent des IA féminines, des corps de femmes contrôlés, manipulés, animés par d’autres. On efface les femmes, petit à petit. Le virtuel devient indissociable du réel. On voudrait qu’elles restent chez elles, qu’elles se conforment à des standards irréalistes, qu’elles disparaissent des espaces publics, physiques comme numériques.
Je m’interroge alors sur la suite, et surtout sur l’urgence de nous prendre au sérieux. Parce que la lutte est aussi une lutte numérique. Et je refuse qu’on nous efface.
La question centrale n’est pas seulement ce que l’IA permet, mais à qui on attribue la responsabilité ? Aujourd’hui encore, elle repose presque exclusivement sur les femmes. On leur demande d’anticiper, de se protéger, de disparaître partiellement de l’espace numérique. De ne pas poster, de ne pas s’exposer, et surtout de ne pas se plaindre.
Pendant ce temps, ceux qui utilisent ces technologies pour violer l’intimité restent largement invisibilisés, excusés, voire légitimés par l’idée d’un mauvais usage : c’est l’IA qui déshabille, mais qui utilise l’IA ? On parle de prévention quand il s’agit de restreindre la liberté des femmes, mais on parle rarement de sanctions, d’encadrement ou de responsabilité quand il s’agit des hommes qui produisent, diffusent et consomment ces images. L’IA devient alors un alibi, ce n’est pas une violence, ce serait une dérive inévitable.
Mais refuser de nommer les responsables, c’est déjà prendre position. C’est accepter que la charge morale et psychologique continue de peser sur les victimes. Et tant que la responsabilité ne changera pas de camp, les technologies évolueront, mais la violence, elle, restera la même.
Ce qui est présenté comme neutre, inévitable ou technologique est en réalité profondément politique. Ce futur ne nous tombe pas dessus : il se construit, choix après choix, décision après décision. C’est un système qui se construit, chaque jour, sur le corps des femmes, et toujours sans leur consentement.
Alors que faire ? Continuer de nommer le problème.Continuer de faire front ensemble. Interroger et déconstruire nos privilèges pour que la lutte n’exclue personne, et qu’elle inclue réellement toutes les femmes ainsi que toutes les personnes ciblées par ces violences.
Car une nouvelle tendance est déjà là : après avoir déshabillé les corps, on rajoute dorénavant des messages haineux sur leurs corps, visant en particulier les femmes racisées et les femmes trans, déjà surexposées et les plus vulnérables à ces violences. Ce qui est en jeu n’est pas une addition de cas isolés, mais une escalade.
Et face à cela, continuer à s’exprimer reste essentiel, refuser le silence et relayer la parole des personnes concernées. Et surtout, exiger de vraies politiques de prévention, qui ne reposent pas sur la restriction des libertés des femmes, mais sur la responsabilisation de ceux qui produisent, diffusent et normalisent ces violences.
