Du Paro Nacional à la présidentielle de 2026 : cinq ans de progrès ou de désillusion ?
- 11 mai
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Le 28 avril 2021 a débuté l’un des mouvements sociaux les plus puissants que la Colombie ait connus : le “Paro Nacional” (grève nationale). Les Colombiens ont rempli les rues de couleur utilisant l'art sous toutes ses formes pour montrer au monde entier qu'ils voulaient un changement. Pourtant, ce n’était pas la première fois que cela se produisait : ces manifestations s’inscrivaient dans la continuité des mouvements de contestation populaire apparus dès novembre 2019, en réaction à la corruption éhontée et à d’autres scandales impliquant l’administration du président Ivan Duque.
Les manifestations de 2021 ont été massives et ont rassemblé des personnes de tous les milieux et de tous les âges. Néanmoins, le moteur principal du mouvement était une jeunesse lassée de la corruption qui ne cessait de lui voler ses rêves.

Le Paro Nacional a éclaté après l’annonce d’une réforme fiscale proposée par le gouvernement d’Ivan Duque, qui touchait principalement la classe moyenne et les populations les plus vulnérables, tout en épargnant largement les secteurs les plus aisés du pays. Dans le contexte de la pandémie du Covid19 — qui avait déjà accentué les inégalités et mis en évidence de nombreuses irrégularités au sein de l’administration Duque, ainsi qu’un désintérêt du gouvernement à l’égard de la population — cette réforme a agi comme un catalyseur du mécontentement populaire.
Malgré la force avec laquelle le mouvement a éclaté — notamment dans ma ville, Cali, surnommée plus tard la “capitale de la résistance” — personne ne s’attendait à ce que les manifestants soient confrontés à une répression aussi violente de la part de l’État.
Le Paro Nacional s’est étendu jusqu’au 20 juillet 2021 ; son bilan est lourd : environ 80 morts et des centaines de disparus, sans compter les nombreux blessés et les cas de violences sexuelles. Cette période sombre de l’histoire récente de la Colombie a laissé une empreinte psychologique profonde et durable sur tous ceux qui y ont participé, ainsi que sur ceux qui ont dû observer ces événements à distance.

Ce mouvement social, et surtout la violence qu’il a déclenché, a été pour beaucoup comme un retrait du bandeau des yeux : une véritable prise de conscience de la dure réalité de la machine étatique colombienne. Pourtant, cette violence n’avait en réalité rien de nouveau ; ces techniques répressives avaient toujours été appliquées dans la Colombie rurale, tandis que la plupart des habitants des villes l’ignoraient ou préféraient détourner le regard.
Une fois que cette même violence est entrée dans les rues de Cali, Bogotá, Medellín, etc., et que les vidéos de ces incidents ont inondé les réseaux sociaux, cette réalité est devenue très difficile à cacher. Pour beaucoup, voir ces images a été un véritable électrochoc, et même des personnes qui avaient toujours soutenu le gouvernement ont commencé à réclamer un changement.
Le Paro Nacional a empêché la mise en place de la réforme fiscale, mais il n’a pas réellement abouti à un changement profond de la société colombienne, l’une des plus inégalitaires au monde. Pendant longtemps, un sentiment de désespoir a accompagné ceux qui étaient descendus dans la rue pendant des semaines, voire des mois, pour protester. Or, ce que les manifestants ne savaient pas, c’est qu’à un an des élections présidentielles de 2022, le mouvement avait en réalité contribué à créer un terrain fertile pour l’arrivée du premier gouvernement progressiste de l’histoire de la Colombie.
Je ne dirais pas que le président Gustavo Petro a été élu uniquement grâce aux manifestations de 2021 ; d’autres facteurs ont sans doute joué un rôle important dans son élection, notamment sa campagne sur les réseaux sociaux. Cependant, j’ose affirmer que, sans les événements du Paro Nacional, ce gouvernement ne serait probablement jamais arrivé au pouvoir.

Le 7 août 2022 a débuté le mandat du président Petro, marquant l’arrivée du premier gouvernement de gauche de l’histoire de la Colombie. Des millions de Colombiens voyaient dans ce nouveau gouvernement une véritable opportunité de changement. Un espoir, rarement vu auparavant, animait alors les rues du pays. Mais aujourd’hui, quatre ans plus tard, à l’approche des nouvelles élections présidentielles, on peut se demander si les Colombiens qui ont voté pour ce gouvernement ont réellement obtenu le changement qu’ils attendaient.
Le nouveau gouvernement progressiste est arrivé au pouvoir en promettant des changements sur des questions clés telles que la recherche d’une « paix totale », la mise en œuvre de programmes visant à lutter contre la pauvreté, la protection de l’environnement à travers la transition énergétique, ainsi que la reprise des relations avec le Venezuela. Mais aujourd'hui, à la veille de la fin de ce mandat, la réalité est que presque aucun de ces objectifs n’a été atteint.
Avant d’établir un bilan positif ou négatif de ce gouvernement, il faut aussi préciser que le président Gustavo Petro a hérité de son prédécesseur Ivan Duque d’un pays confronté à de nombreuses difficultés. Parmi les plus critiques figuraient la situation fiscale du pays, ainsi que la non-application de l’Accord de paix de 2016.
Malgré ces défis, le gouvernement de Gustavo Petro a tout de même déployé des efforts importants pour mettre en place de nouvelles politiques et réformes visant un changement réel.
Parmi les plus notables figure la réforme agraire et foncière, au sein de laquelle des progrès ont été réalisés dans la formalisation et l’acquisition de terres pour les paysans, marquant un tournant dans l’accès à la terre en Colombie. On peut également citer une réforme du travail, qui prévoit de nombreux avantages sociaux visant à améliorer l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, ainsi qu’une réforme des retraites destinée à étendre la couverture et à apporter un soutien aux personnes âgées n’ayant pas pu bénéficier d’une pension.
En matière de politique environnementale, ce gouvernement a fortement priorisé la protection de l’Amazonie et la réduction de la déforestation. Il a également entrepris des efforts considérables pour positionner la Colombie comme un chef de file en matière de protection de l’environnement — notamment à travers l’organisation de la COP16 à Cali — ainsi que de transition énergétique, avec l’organisation du « premier sommet sur la transition énergétique : au-delà des énergies fossiles », prévu à la fin du mois d’avril de cette année à Santa Marta.
Quant à la politique étrangère, s’il y a un point positif à souligner, c’est le positionnement du président Petro face au génocide palestinien. Depuis le début de la crise humanitaire, il a ouvertement soutenu le peuple palestinien et vivement critiqué l’État d’Israël pour ses actions à Gaza, allant même jusqu’à ordonner un embargo sur les exportations de charbon colombien vers ce pays. De plus, des efforts ont été déployés pour renforcer les liens avec les pays d’Amérique latine, en particulier avec le Venezuela.

Malgré ces éléments positifs, en cohérence avec l’orientation du premier gouvernement progressiste de Colombie, il existe néanmoins de nombreux points négatifs à souligner.
Le premier, et sans doute le plus important, est la détérioration de la sécurité. En réalité, la politique de « paix totale » a largement échoué. Dans plusieurs régions, on a observé une augmentation progressive de la violence, des enlèvements et des extorsions, commis par différents groupes armés qui ont profité de l’inaction du gouvernement pour renforcer leur emprise sur une grande partie du territoire.
Les acteurs les plus touchés par cette violence restent les leaders communautaires, sociaux et autochtones, que l’État n’a pas été en mesure de protéger, malgré ses efforts déployés en faveur de la protection de la société civile dans le cadre de la politique de « sécurité humaine ». Rien qu’en 2025, 187 cas d’assassinats de leaders communautaires ont été recensés par des ONG en Colombie.
Cette crise de sécurité s'accompagne d'un problème de gouvernance dû à la relation fragile entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. On peut parler d’une véritable instabilité politique au sein de l’administration Petro, en raison de l’effondrement des coalitions et des fréquents remaniements ministériels. Depuis le début de son mandat, il y a eu près de 60 changements ministériels. Cette fréquence des changements de ministres et de hauts fonctionnaires nuit à la continuité et à l'efficacité de l'administration publique en engendrant des difficultés dans la mise en œuvre des programmes et des réformes structurelles.

Il n’échappe à personne qu’aucun des ministres d’origine du gouvernement formé à l’issue des élections de 2022 ne figure encore dans le cabinet actuel. Cela peut être interprété comme une confirmation de l’une des principales critiques adressées au président Gustavo Petro : celle de mettre à l’écart tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Un exemple particulièrement révélateur est celui de sa relation avec la vice-présidente Francia Márquez, passée du statut de bras droit du président et figure emblématique de la campagne électorale à celui d’une responsable dépourvue de ses fonctions ministérielles et largement écartée des instances de décision.
Mais la composition du cabinet gouvernemental n’est pas le seul aspect affecté par le style confrontationnel du président Petro. Il a également été vivement critiqué pour son usage des réseaux sociaux, où il s’exprime fréquemment pour se défendre face à la moindre critique. Tout au long de son mandat, les Colombiens ont eu une place de choix pour assister aux confrontations entre le président Petro et des journalistes, des membres de l’opposition ou encore Donald Trump. Certains estiment que ce style de communication a accentué les divisions politiques dans un pays déjà fortement polarisé.
Néanmoins, la plus grande déception de toutes est peut-être la suivante : Le gouvernement actuel s’est présenté, dès le début de sa campagne, comme celui du « changement », en faisant référence à plusieurs enjeux, mais surtout à la lutte contre la corruption (qui, à mon avis, demeure le problème le plus important en Colombie à l’heure actuelle). Or, il a été confronté à des scandales de corruption, de financement irrégulier et d’abus de pouvoir impliquant des personnes proches du président, notamment son fils Nicolás Petro ainsi que d’autres hauts responsables, ce qui a nui à la crédibilité du discours de transparence sur lequel il était arrivé au pouvoir.
En 2025, la Colombie a consolidé sa position parmi les économies les plus performantes au monde et au sein de l’OCDE, se classant quatrième dans un palmarès publié par The Economist, fondé sur des indicateurs tels que le PIB, l’emploi, l’inflation et la performance boursière. Avec une croissance du PIB estimée entre 2,6 % et 3,4 %, cette évaluation, bien que positive, contraste avec le fait que le pays doit aujourd’hui faire face à une crise budgétaire majeure, liée à une mauvaise gestion du budget public.

En résumé, le mandat de Gustavo Petro est marqué par de nombreuses contradictions. Pour en illustrer une dernière, on peut évoquer le projet de construction d’une nouvelle station de garde-côtes sur l’île de Gorgona, un parc national naturel du Pacifique colombien. Bien que ce projet vise à renforcer le tourisme et la recherche, il suscite une forte controverse en raison de ses impacts environnementaux potentiels et de son financement américain. De nombreux scientifiques ont été consultés et ont conclu qu’il représenterait un risque majeur pour la vie marine. Dès lors, comment ce gouvernement peut-il continuer à mettre en avant les richesses naturelles et la biodiversité de la Colombie, et se présenter comme un chef de file en matière d’environnement, tout en soutenant un projet susceptible d’avoir des conséquences écologiques aussi néfastes ?
En définitive, malgré les efforts déployés par ce gouvernement pour améliorer la situation du pays — efforts qui, il faut le reconnaître, sont bien plus importants que ceux de n’importe quel gouvernement de droite précédent —, il ne peut honnêtement porter le nom de « gouvernement du changement ».
D’un autre côté, il faut être réaliste : ce n’est pas un seul mandat présidentiel qui apportera le profond changement dont rêvaient les manifestants du Paro Nacional en 2021. L’engrenage de la corruption est bien trop enraciné dans les différentes institutions du pays, et le temps ainsi que les efforts nécessaires pour le démanteler dépassent le cadre d’un seul gouvernement progressiste. Je suis convaincue que ce changement doit passer avant tout par l’éducation et par une transformation culturelle de la société colombienne dans son ensemble. La corruption existe partout, et pas uniquement dans la sphère politique. Tant que ces changements ne seront pas portés collectivement, il sera difficile d’espérer une transformation durable du pays. Je garde néanmoins l’espoir qu’un jour, nous, Colombiens, aurons enfin le pays que nous méritons.
À la veille des nouvelles élections présidentielles prévues le 31 mai prochain, la Colombie apparaît plus divisée que jamais. Reste à savoir si les Colombiens continueront à croire à la promesse du changement. Ou, au contraire, l’insécurité et la peur les pousseront-elles vers un virage politique à droite.
Natalia Zapata - Photojournaliste
