La protection de l’enfance : protéger sur le papier, abandonner sur le terrain.
« On ne connaît vraiment une nation qu'à la façon dont elle traite ses enfants. »
— Nelson Mandela
Ce n'est pas aux enfants de survivre à nos institutions.
C'est à nos institutions d'être à la hauteur des enfants.
Aujourd'hui, après le drame de Lyhanna, les mêmes mots reviennent partout : « Plus
jamais ça. » Pourtant, combien de fois avons-nous déjà entendu cette promesse ?
Combien de fois a-t-elle été prononcée après la mort d'un enfant, après une affaire de
violences, après un signalement ignoré, après un parcours brisé que personne n’a
tenté d’empêcher ?
Le temps est venu de reconnaître une réalité inconfortable : il ne suffit plus de dire «
Plus jamais ça », si l’Etat souhaitait réellement protéger les enfants, il donnerait enfin
à la protection de l'enfance les moyens de remplir convenablement sa mission.
Je suis éducatrice spécialisée de formation, j'ai travaillé en MECS (Maison d'enfants à
caractère social), ces foyers qui accueillent les enfants et les adolescents confiés à
l’Etat au travers des départements. Pendant des années, j'ai accompagné des jeunes
marqués par les violences familiales, la précarité, les carences affectives, les ruptures
familiales, les violences sexuelles, les fugues, les trafics et l'exploitation sexuelle.
J'ai rencontré des enfants qui ont connu davantage de souffrances en quelques
années que certains n'en connaîtront au cours d'une vie entière.
J’ai rencontré, Léa, Mathilde et Rachida, des jeunes filles d’à peine 13 ans, victimes
d'exploitation sexuelle alors qu'elles étaient censées être protégées par l’institution.
Des enfants changer de lieu d'accueil à plusieurs reprises faute de solution adaptée,
des équipes éducatives faire tout leur possible pour maintenir un accompagnement
digne malgré des effectifs insuffisants, des structures saturées et des situations
toujours plus complexes.
Ce que j'ai vu n'a rien d'exceptionnel.
Des milliers de professionnels de la protection de l'enfance partagent aujourd'hui le
même constat, depuis des années les alertes se multiplient, les rapports se succèdent,
les associations, les magistrats, les éducateurs, les assistants familiaux et les
psychologues dénoncent les mêmes difficultés. Pourtant, les réponses apportaient par
les gouvernements suggestifs restent insuffisantes.
Nous pouvons donc affirmer que la protection de l'enfance ne manque pas seulement
de moyens, elle manque de volonté politique.
Lorsqu'un enfant est en danger, le temps administratif n'est pas le temps de l'enfance.
Lorsqu'un signalement n'est pas traité assez rapidement, lorsqu'un placementintervient trop tard ou lorsqu'aucune solution adaptée n'est pas disponible, les
conséquences peuvent être irréversibles.
L'affaire Lyhanna ne peut pas être réduite à un simple fait divers. Elle nous oblige à
regarder en face les défaillances de notre système judiciaire.
Derrière chaque drame médiatisé, combien d'autres situations restent invisibles ?
Combien d'enfants vivent aujourd'hui dans l'attente d'une prise en charge, d'un suivi
psychologique, d'une mesure de protection ou simplement d'un adulte capable de
garantir leur sécurité ?
Les chiffres eux-mêmes témoignent de cette réalité : en août 2025 : 2 159 enfants
sont restés sans solution d'hébergement après un appel au 115, dont 503 âgés
de moins de trois ans, selon l'UNICEF France et la Fédération des acteurs de la
solidarité. Dans le même temps, la Cour des comptes rappelait que la moitié des
jeunes sans-abri âgés de 18 à 25 ans sont d'anciens enfants de l’ASE.
Ces chiffres devraient provoquer un électrochoc national.
Comment accepter que des enfants confiés à la République se retrouvent quelques
années plus tard à la rue ? Comment accepter qu'un système censé protéger produise
autant de parcours de rupture ? Comment accepter que les professionnels alertent
depuis si longtemps sans être entendus à la hauteur de l'urgence ?
Derrière ces statistiques, il y a des enfances sacrifiées par notre pays, qui ont cru que
leur placement marquerait le début de leur reconstruction. Il y a des jeunes qui
continuent de porter seuls les conséquences de traumatismes qu'ils n'ont jamais
choisis.
Cette réalité a profondément façonné mon engagement.
Après plusieurs années dans la protection de l'enfance, j'ai fait le choix de poursuivre
mon parcours dans l'engagement politique. Non pas parce que je crois moins au travail
éducatif, mais parce que j'ai compris que les difficultés auxquelles sont confrontés les
enfants et les professionnels ne pourront jamais être résolues uniquement sur le
terrain. Elles nécessitent des décisions politiques fortes.
Aujourd'hui, la CIIVISE estime qu'environ 160 000 enfants sont victimes chaque
année de violences sexuelles en France. Ce chiffre, à lui seul, devrait faire de la
protection de l'enfance une priorité nationale absolue.
Face à une telle réalité, nous ne pouvons plus nous contenter de l'émotion qui suit
chaque drame, ni des déclarations promettant que cela ne se reproduira plus.
En réalité, la question n'est pas de savoir si nous avons les moyens de protéger
nos enfants. La question est de savoir si nous avons encore la volonté de le
faire. Parce qu'un pays qui n'est plus capable de protéger ses enfants est un
pays qui renonce à son propre avenir.



