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Ceuta : Il faut décoloniser les frontières et les passeports.

  • 11 août
  • 3 min de lecture

Le 30 juillet dernier, les images de milliers de marocains arrivés sur l’enclave espagnol de Ceuta ont fait le tour des réseaux sociaux. Derrière ces séquences virales, le bilan humain est tragique : plus d’une centaine de morts et de disparus en mer.


Ceuta - Bloc Populaire - crise - Espagne - Maroc - décolonisation - antiracisme

Récupération politique de l’extrême droite, hypothèses sur l’implication d'Israël qui se rapproche de plus en plus du Maroc, ou encore récit de vengeance diplomatique après la visite du président espagnol en Algérie… Ces derniers jours, l'événement médiatique a été disséqué sous tous ses angles. Mais ces analyses occultent l'essentiel. Ce qu’il s’est passé à Ceuta doit nous servir de déclencheur pour repenser les notions de frontière et de passeport.


Comme le résument les chercheurs Mehdi Alioua et Chadia Arab (Enclave frontalière et circulation migratoire : Ceuta et Melilla, les limites de l'Europe en Afrique, 2018), Ceuta et Melilla restent le « vestige du colonialisme européen en Afrique ». Cet héritage crée un choc économique et social brutal. À Ceuta comme à Melilla, la moitié de la population est d’origine marocaine et musulmane. Mais la frontière coupe tout en deux. Côté espagnol, la monnaie est l'euro et le salaire minimum légal dépasse les 1 100 €. Côté marocain, à Fnideq ou Nador, on paye en dirham avec un SMIC avoisinant les 280 €. Historiquement, les habitants des zones frontalières bénéficiaient d'accords de circulation sans visa permettant le maintien du petit commerce. La militarisation de la frontière, la fermeture des douanes et l'imposition stricte du visa Schengen ont totalement creusé l’écart économique.


Pourtant, la migration ne marche pas que dans un sens. Rien qu’au Maroc, les données consulaires comptabilisent plus de 50 000 Français résidents en 2023. Chaque année, des milliers d'Européens s'installent en Afrique pour y fonder des entreprises, acheter des riads, ouvrir des maisons d'hôtes ou exercer en tant que télétravailleurs. Ce sont de jeunes animés par des ambitions économiques et des désirs d'émancipation, exactement comme ceux qui tentent la traversée vers Ceuta.


Mais la différence de traitement institutionnel est abyssale. Munis d'un passeport rouge européen, ces citoyens traversent les mers sans contrainte, convertissant leur pouvoir d'achat en liberté d'établissement. Pas besoin de visa préalable, il leur suffit de renouveler leur séjour touristique tous les trois mois.


Quand un Européen migre au Sud, la société le qualifie d'« expatrié » ou de « nomade digital ». Quand un Africain migre au Nord, il est catégorisé comme une menace sécuritaire ou accusé de voler le travail des locaux, tout de suite criminalisé.


Comme le démontrent les travaux du sociologue Achille Mbembe (Brutalisme, 2020) ou de la géographe Alison Mountz (The Death of Asylum: Hidden Geographies of Legal Eviction, 2020), ce n'est pas l'acte de bouger en soi qui crée la criminalisation : c'est la hiérarchisation raciale et économique incrustée dans la couleur du passeport.


Ce que nous observons à Ceuta, c'est la persistance d'un régime d'« apartheid de la mobilité » définit (entre autres) par Anthony H. Richmond (Global Apartheid: Refugees, Racism, and the New World Order, 1994), c’est-à-dire une liberté de circulation totale pour les uns, et un mur mortel pour les autres. Depuis le début de l’année, l’Organisation Internationale pour les Migrations a déjà recensé plus de 1 200 morts et disparus en Méditerranée, auxquels s'ajoutent les noyades quotidiennes dans la Manche et le long de la route des Canaries.


Ce drame humanitaire s'alimente directement des failles du modèle économique postcolonial au Maroc. En 2024, près de 38 % des 15-24 ans y sont au chômage. Les mobilisations de la gen Z en septembre dernier dénonçaient déjà l'effondrement des services publics de santé et la précarité généralisée. Quand un système économique ne propose aucun avenir à sa jeunesse et que la voie légale de la mobilité est verrouillée par des visas inaccessibles, escalader les barbelés ou se jeter à la mer apparaît comme la seule option.


Ce que les plateaux télévisés s’obstinent à qualifier de crise migratoire est en réalité le choc entre une frontière coloniale contestée, la violence des inégalités structurelles Nord/Sud, et l'aspiration légitime d'une jeunesse à la liberté de circuler et à la dignité.


Les politiques migratoires européennes de ces dernières années se sont construites autour du danger en envisageant la frontière comme un mur d'exclusion économique et un outil de tri racial. Il devient urgent de la repenser comme un espace de passage, de régulation équitable et de protection du droit humain à la mobilité.



Maryam Jalloul - Bloc Populaire

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