COUPER LES TÊTES OU COUPER LES FLUX ? (Partie 1/2)

Nous sommes nombreux à vouloir changer le monde, mais on ne sait pas comment faire. Quelle action peut encore avoir un impact aujourd’hui ? Force est de constater que les anciennes pratiques militantes ne fonctionnent plus. En France, nous avons été des millions contre la réforme des retraites, des millions pour le climat, nous avons porté plainte contre l’État, mené des batailles juridiques contre les méga-bassines et l’A69, que nous avons gagnées, puis perdues, puis gagnées, puis perdues… Dans le monde, des tuyaux ont été sabotés, un CEO a été assassiné, des entrepôts ont été incendiés, et pourtant… l’État et les industriels n’ont rien cédé. Le jeu des négociations et du dialogue syndical a été rompu par le gouvernement.
Le système industriel mondial est entré en crise et se dirige vers un renforcement des régimes totalitaires. La raréfaction des ressources entraîne des guerres, qui entraînent des pénuries, des coupures de gaz, l’augmentation du prix du blé, du pétrole, du bois… La classe moyenne perd ses privilèges ainsi que la promesse d’une vie stable et sans encombre, ce qui la pousse de plus en plus à se révolter, aux côtés d’autres classes plus précaires. Pour éviter ça, l’État se doit de renforcer les lois, de surarmer la police, de booster les caméras à l’IA et la reconnaissance faciale… Mais tout n’est pas perdu, loin de là, et c’est l’objet de cet article.
N’envahissons-pas l’Élysée.
Dans notre imaginaire révolutionnaire, une image est très ancrée, trop ancrée. Celle d’envahir les lieux de pouvoir : de prendre l’Arc de Triomphe, d’envahir Versailles ou d’aller toquer à l’Élysées pour déloger Macron ! La symbolique est belle, et les vidéos deviendraient sûrement virales. Mais malheureusement, la symbolique ne suffit pas à faire la Révolution.

À Washington le 06 janvier 2021, des milices et militants pro-Trump envahissent le Capitole. Des images à couper le souffle, mais quand ils rentrent, les militants ne voient qu’un immense bâtiment, vide, des jolis fauteuils, vides, et des cadres accrochés aux murs : les politiciens ont réussi à s’échapper quelques minutes auparavant.[i] Mais quand bien même ces hommes et ces femmes politiques auraient été capturés ou tués par les militants trumpistes, d’autres politiciens les auraient remplacés. Coupez la tête, elle repoussera. Les personnes en quête de statut social et d’influence politique ne manquent pas.
À Brasilia le 08 janvier 2023, des centaines de militants pro-Bolsonaro envahissent la Place des Trois Pouvoirs où sont concentrés le Congrès, la Cour suprême et le Palais présidentiel. Les retombées politiques de ce coup d’État médiatique ont été quasiment nulles.
Les Gilets Jaunes y sont passés, la Grèce aussi. Mais rien n’a changé.
Et lorsque cela fonctionne, quand les manifestants pénètrent dans un bâtiment officiel et prennent au piège des dirigeants enfermés à l’intérieur, comme au Népal avec la révolte fulgurante de la GenZ en septembre 2025, un gouvernement est destitué mais est tout de suite remplacé par un autre gouvernement provisoire. Une mesure loin d’être suffisante pour vraiment améliorer nos conditions de vie.
Au cours du dernier siècle, le monde s’est massivement industrialisé, avec la délocalisation des usines européennes dans le Sud Global, la révolution numérique puis aujourd’hui la révolution de l’IA. Les États ne sont plus aussi puissants qu’avant, et ce sont les grands groupes industriels qui dominent le système mondialisé. Les réglementations nationales et les négociations des gouvernements ne font pas le poids face aux profits des industriels et à leurs armées d’avocats et de lobbyistes. Plus de 50 anciens hauts fonctionnaires ont rejoint des postes de direction chez TotalEnergies au cours de la période 2014-2024[ii]. En 2024 aux États-Unis, l’industrie pharmaceutique a dépensé 500 millions de dollars en lobbying.[iii]
Aujourd’hui, le pouvoir ne réside ni dans les lieux politiques, ni même dans les personnalités politiques. Ceux-là ne représentent que la face visible de l’iceberg, celle qui va sur les plateaux télévision et va de scandale en scandale pour occuper le citoyen-spectateur. La partie immergée de l’iceberg, ce sont les empires industriels qui forment le socle du système mondialisé.
Si le monde a changé, alors nos outils de luttes doivent changer également.

[i] Le Comité Invisible faisait cette analyse dans « À Nos Amis », chap. Le pouvoir est logistique.
[ii] https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/05/23/comment-totalenergies-et-la-diplomatie-francaise-travaillent-main-dans-la-main_6234966_3234.html
[iii] https://www.washingtonpost.com/politics/2025/12/13/campaign-finance-lobbying-corruption-opensecrets/
