COUPER LES TÊTES OU COUPER LES FLUX ? (Partie 2/2)
Dernière mise à jour : 1 sept.

Dans la première partie de l’article, disponible ici : https://www.blocpopulaire.fr/média/couper-les-têtes-ou-couper-les-flux-partie-1-2 nous avons vu le fantasme d’envahir des des institutions politiques comme l’Élysée était peu utile, et que les récentes émeutes qui y sont parvenues dans le monde n’en n’ont tiré quasiment aucun bénéfice. Le pouvoir ne réside ni dans les lieux politiques, ni même dans les personnalités politiques.
Le pouvoir réside dans les infrastructures matérielles, et c’est ce que nous devons cibler.
On les utilise chaque jour, et parfois sans le savoir. Un transformateur électrique, un data center, une usine, un pipeline, une autoroute, un champ d’éoliennes, un pont, un dépôt pétrolier ou bien Amazon. Des choses très concrètes, très matérielles. Ces infrastructures, on ne les trouve pas dans les beaux quartiers de Paris. Elles sont souvent cachées dans les zones industrielles, à la campagne ou à la périphérie d’une ville. Elles ne sont pas sexy, pas instagrammables. Mais ce sont ces infrastructures qui permettent au système industriel de fonctionner, bien plus que l’assemblée nationale ou n’importe quel gouvernement. Entre 2010 et 2011, la Belgique a su se passer d’un gouvernement pendant 541 jours, et le système a continué de très bien y fonctionner. Et rebelote en 2024-25, où il n’y a pas eu de gouvernement belge pendant 236 jours. Par contre, enlevez les data centers et les dépôts pétrolier pendant 24 heures et la Belgique sera presque entièrement à l’arrêt.
Toutefois, des infrastructures matérielles, il en existe beaucoup. La réflexion alors essentielle à avoir, c’est de :
déterminer les secteurs critiques.
Quelles sont les cibles les plus vitales pour le système ? Est-ce que bloquer un dépôt Amazon ça a autant d’impact que bloquer un dépôt pétrolier ? Non, clairement. Si vous bloquez un dépôt pétrolier, aucun camion ne pourra transporter les marchandises du dépôt Amazon. De même, une route départementale n’est pas aussi importante que la Porte d’Aubervilliers sur le périphérique parisien.
Parmi les secteurs clés, nous pouvons entre autres nommer :
• Le secteur de l’énergie
• Le secteur de la logistique
• Le secteur du numérique
Le système est un colosse aux pieds d’argile, qui repose sur des choses simples : data centers, pipelines, réseau électrique, câbles transocéaniques, port, échangeur, rocade, raffinerie, dépôt pétrolier...
Mais attention, il ne faut toutefois pas confondre
Actions symboliques et actions matérielles

Nous venons de parler de cible, de lieux à viser. Mais quelles actions y faire ? On pourrait en distinguer deux grandes catégories : les actions symboliques, et les actions matérielles. Les actions symboliques ont souvent pour objectif d’envoyer un message, de toucher un symbole ou de faire parler, d’alimenter les médias. Par exemple, une manifestation est une action symbolique. Verser de la peinture sur un tableau est une action symbolique. Les actions symboliques dépendent des médias, de leur relais, et bien souvent d’une analyse positive de la part des médias, pour atteindre leur objectif. Quant à elles les actions matérielles visent à avoir un impact concret, matériel, sur la production, sur un bâtiment, sur une machine. Une action matérielle n’a pas besoin d’être médiatisée pour atteindre l’effet recherché. Par exemple une grève est une action matérielle. Le blocage d’une rocade est une action matérielle. Le sabotage d’une méga-bassine est une action matérielle. Et bien sûr, il y a une porosité entre les deux. Certaines actions matérielles recherchent aussi une symbolique et une médiatisation, et inversement. On pensera par exemple à la propagande par le fait, pratique très courante des anarchistes (années 1870, 1900, 1970 ou encore 1990), souvent résumée aujourd’hui aux pratiques du black bloc : casser une vitrine de banque (matériel) pour être médiatisé et s’en prendre publiquement à l’emblème de la finance (symbolique).
On voit apparaître en France de plus en plus d’actions qui sont tournées vers des infrastructures, des campagnes contre des projets industriels. Et c’est une très bonne chose, ça nous change du calendrier parlementaire qui nous fait réagir à une loi, puis à une autre. Malheureusement, se mobiliser autour de la logistique, de l’énergie et du béton ne suffit pas si nos actions se cantonnent au symbolique. Arrêter les manifestations en centre-ville pour faire des manifestations en zone industrielle, c’est certes un premier pas intéressant, mais aussi l’assurance d’être confronté aux mêmes limites des manifestations : rencontrer quelques personnes, faire parfois parler la presse ou les habitants, et rester dans un dialogue gentillet avec les industriels et les politiciens qui ne sera sûrement pas entendu. Ces manifestations ont leur utilité, c’est indéniable, mais elles ont aussi leurs limites. Surtout quand elles ne s’inscrivent pas dans un panel plus large et plus riche d’actions.
Les actions symboliques sont utiles, mais elles ne sont pas décisives. Ça n’est pas une vidéo virale qui arrêtera l’industrie, mais bien des actions matérielles. Alors la question qui se pose, c’est
Jusqu’où mener nos actions ?
Action matérielle ne veut pas dire action illégale. Je n’encourage pas du tout la réalisation d’actions de destruction ou de sabotage, ni toute action qui sortirait du cadre légal. Personnellement, j’envisage plutôt des actions de désobéissance civile ou qui se rapprochent du cadre syndical, comme la grève, le blocage ou toute autre action créative et efficace.
Bloquer les secteurs critiques à court terme permet de créer un rapport de force. Ce sont par exemple les raffineurs qui font grève pendant plusieurs semaines, des militants qui envahissent les rocades pour provoquer des embouteillages, l’accès au Marché de Rungis qui est bloqué. Tout cela fait perdre de l’argent aux industriels, et de fait, créé un rapport de force. Une fois les négociations faites, les salaires augmentés, la retraite avancée, on débloque tout et la vie reprend son cours
Les révolutionnaires iront plus loin, en visant un blocage à durée indéterminée. Ces blocages longue durée ne veulent pas seulement créer un rapport de force mais faire s’effondrer des industries, les mettre hors d’usage de nuire. Bloquer jusqu’à ce que l’usine, le dépôt pétrolier, la cimenterie, ne puissent plus jamais ouvrir leurs portes. Personnellement, je n’ai aucune intention de nationaliser Total, ni de décarboner Lafarge. Je me porterai bien mieux quand ces industries ne seront plus fonctionnelles. Je ne vois aucune raison valable de vouloir prendre le contrôle d’industries intrinsèquement destructrices.
Nous n’avons rien à inventer, il nous faut seulement agir
Les Gilets Jaunes nous ont aussi ouvert la voie en bloquant de nombreux ronds-points partout en France. Plutôt que de faire un gros blocage dans une grande ville, ils ont préféré multiplier les points de blocage. Ça a été beaucoup plus difficile pour la police de les réprimer : ils étaient partout ! Ils ont également pu créer de nombreux réseaux locaux, ancrés dans les territoires (en opposition avec les manifestations désincarnées des grandes villes). Et surtout, ils ont paralysé le transport de marchandise en arrêtant les poids-lourds et ont ralenti les salariés qui se rendaient au travail en voiture. Tous les véhicules passent par des ronds-points, ce sont des points névralgiques locaux. Le succès de cette action, innovante et massive, a montré l’importance de la logistique.
Il y a aussi eu les raffineurs grévistes qui nous ont montré à quel point tout le système économique français dépendait du pétrole, en 2010, 2022 ou encore 2023. En l’espace de quelques semaines de grève, le pays tout entier a connu une pénurie massive de pétrole et l’économie en a été grandement impactée.

Avant nous, les résistants français de la Seconde Guerre mondiale ciblaient eux aussi la logistique. De nombreux ponts ont été sautés, des entrepôts nazis ont été ciblés et il y a eu une très forte mobilisation dans le secteur ferroviaire. Les travailleurs réalisaient de nombreux sabotages, allant de « l’erreur » de destination du train à la destruction de voies de chemin de fer pour empêcher la circulation d’armes, de véhicules et de soldats nazis.
Les militants ne sont pas les seuls à viser les secteurs critiques. Les armées en ont fait leurs cibles prioritaires, et le conflit entre la Russie et l’Ukraine en est la parfaite illustration : piratage du réseau électrique (7 février 2026), assaut d’une centrale nucléaire avec de nombreux échanges de tirs (Zaporijjia), attaque de drones sur des raffineries (Omsk, juillet 2026), sabotage de Gazoduc (NordStream 1 et 2, 26 septembre 2022)
Alors concrètement, qu’est-ce qu’on peut faire à notre échelle ?
Parler de théorie est une chose, l’appliquer en est une autre. J’espère que les quelques analyses écrites ici vous ont apporté un certain espoir et des perspectives de victoire. Mais ces perspectives resteront des immatérielles si elles ne sont pas mises en pratique, s’il n’y a pas des personnes motivées et engagées sur le terrain pour les mettre en œuvres. Alors, si vous partagez ces réflexions, je vous invite, l’urgence du réel vous invite, à aller sur le terrain. Rejoignez les prochaines mobilisations, les prochains blocages, participez aux débats, aux AG, réunissez-vous avec vos camarades, vos amis, vos voisins, avec l’inconnu rencontré en manif. Et amenez ces réflexions sur la table, faites évoluer le débat, améliorez nos pratiques. Tout le monde est légitime à prendre la parole, à intervenir, à proposer des actions. Nous avons besoin que chacun se sente capable, que chacun ose.
Alors la prochaine fois que vous entendez quelqu’un appeler à envahir l’Élysée, ou une publication facebook qui propose un énième rassemblement « pour enfin faire tomber le pouvoir »… Intervenez, débattez, et portez une perspective matérialiste et efficace.

[i] Le Comité Invisible faisait cette analyse dans « À Nos Amis », chap. Le pouvoir est logistique.
[iii] https://www.washingtonpost.com/politics/2025/12/13/campaign-finance-lobbying-corruption-opensecrets/
