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Vol 455 : Cuba, victime du premier attentat terroriste contre un avion civil.

26 oct.
11 min de lecture
José Enrique « Pepe » González - Bloc Populaire - Vol 455 : Cuba

Cinquante ans après le crime de la Barbade, dix documents du FBI, de la CIA et du département d’État confirment ce que Cuba dénonçait en octobre 1976.


Le DC-8 de Cubana de Aviación venait de Georgetown, avec une escale à Port-d’Espagne, et venait de faire le plein à la Barbade. Il ne lui restait plus qu’à rejoindre Kingston, puis La Havane : la maison. Dans les rangées du fond, on entendait les rires des jeunes membres de l’équipe nationale d’escrime, encore presque adolescents, qui rentraient avec toutes les médailles d’or des championnats d’Amérique centrale et des Caraïbes. De jeunes Guyaniens venaient étudier la médecine à Cuba. Des fonctionnaires nord-coréens se trouvaient également à bord. Et il y avait l’équipage cubain, qui avait passé toute la journée dans les airs.


Deux hommes qui étaient montés à bord à Trinité-et-Tobago en sont descendus à la Barbade, en laissant leurs bagages dans l’avion. Personne n’y prête attention. Pourquoi l’aurait-on fait ?


Nous sommes le 6 octobre 1976. Le vol 455 décolle et, onze minutes plus tard, à environ 18 000 pieds d’altitude, une explosion secoue la cabine. Puis une seconde. De la fumée, des flammes, des cris. Par radio, le commandant de bord Wilfredo Pérez Pérez signale à la tour de contrôle de la Barbade l’explosion et l’incendie, et demande à atterrir immédiatement. Il n’y a plus de temps. L’avion s’abîme en mer, à environ huit kilomètres des côtes. Personne ne survit : 57 Cubains, 11 Guyaniens et 5 Nord-Coréens.


La Barbade n’était pas une exception.


La Barbade fut le point culminant d’une pratique déjà bien établie. En 1976, le terrorisme dirigé contre Cuba avait déjà une histoire, une méthode et des refuges. Il remontait aux années de la baie des Cochons et aux plans de la CIA contre la Révolution ; l’Agence elle-même reconnaît que ses relations avec Luis Posada Carriles ont commencé en 1961, lors de la préparation de l’invasion de la baie des Cochons.


Ce qui était nouveau, au milieu des années 1970, c’était l’organisation. Le 11 juin 1976, la CORU (Coordination des organisations révolutionnaires unies) fut fondée en République dominicaine. Elle regroupait cinq organisations de l’exil cubain les plus violentes, parmi lesquelles Alpha 66 et Omega 7. Au cours des trois mois précédant l’attentat, la CORU lança une campagne contre les pays des Caraïbes qui entretenaient des relations avec Cuba : des bombes furent placées dans les bureaux de compagnies aériennes faisant affaire avec l’île, des responsables cubains furent assassinés et une valise piégée explosa même à l’aéroport de Kingston, en juillet, peu avant d’être chargée à bord du même vol de Cubana.


Le 21 septembre, quinze jours avant l’attentat de la Barbade, une voiture piégée tua à Washington l’ancien ministre chilien des Affaires étrangères Orlando Letelier. Une source du FBI attribua le crime à des exilés anticastristes travaillant avec la DINA, la police secrète de Pinochet.


C’était une véritable machine qui opérait entre le Venezuela, l’Amérique centrale et les Caraïbes, alimentée par l’argent de riches bienfaiteurs cubano-américains et protégée par la tolérance, voire le soutien, des agences de l’État américain. Posada, pour ne citer que lui, fut rémunéré par la CIA pendant des années. Cuba comptabilise plus de trois mille morts victimes de ce type d’attaques depuis 1959.


Ce que disent les documents.


Le 8 octobre dernier, le National Security Archive, un centre de recherche indépendant de l’université George Washington, a publié dix des documents de renseignement les plus révélateurs concernant l’attentat, dans un dossier préparé par Peter Kornbluh.


Le lendemain de l’explosion, une source confidentielle à Caracas rapportait au FBI que Posada et Bosch avaient organisé l’opération et que les services de renseignement vénézuéliens se préparaient à les faire sortir du pays.


Une semaine plus tard, la CIA faisait état de ce qu’une autre source avait entendu avant l’attentat. Lors d’un dîner de collecte de fonds en faveur de Bosch et de son organisation, organisé chez un médecin exilé en présence de responsables vénézuéliens, Bosch s’était vanté de l’opération menée contre Letelier et avait annoncé qu’un autre événement allait suivre. Quelques jours plus tard, Posada aurait été entendu déclarant : « Nous allons frapper un avion cubain… Orlando a les détails. »


Le 5 novembre, le directeur du FBI, Clarence Kelly, écrivait à Henry Kissinger pour lui rapporter les informations d’une autre source : l’attentat aurait été planifié à Caracas par Posada, Frank Castro et Ricardo Morales Navarrete ; auparavant, leurs tentatives de placer des bombes dans des avions cubains en Jamaïque et au Panama avaient échoué. Et, à peine l’avion abattu, l’un des auteurs matériels aurait appelé Bosch pour lui transmettre un message inoubliable : « Un autobus transportant 73 chiens a dévalé un ravin et ils sont tous morts. » Soixante-treize personnes transformées en chiens, dans la bouche de ceux qui les avaient tuées.


Les deux hommes qui avaient placé les bombes parlèrent. Interrogé par la police de Trinité-et-Tobago, Hernán Ricardo Lozano, employé de Posada, décrivit la manière dont l’explosif avait été dissimulé dans un tube de dentifrice Colgate, préalablement vidé puis rempli d’une substance. Freddy Lugo raconta que Lozano lui avait annoncé à deux reprises, sur le chemin de l’aéroport, qu’il allait faire exploser un avion de Cubana.


Selon ces déclarations, Lozano avait reçu 16 000 dollars et Lugo, 8 000 dollars.


Ce que Washington savait.


Posada n’était pas un inconnu pour l’État américain. Il avait travaillé pour lui. Dans un résumé remis au tribunal lors de son procès en 2011, la CIA reconnaît elle-même l’avoir employé de 1965 à 1967, puis de 1968 à 1974. Elle reconnaît également qu’entre 1974 et 1976, il lui avait transmis de sa propre initiative des informations sur des menaces et des opérations violentes de l’exil cubain, notamment une tentative d’attentat à la bombe contre un avion cubain en juin 1976. Son dernier contact avec l’Agence remonterait à 1993 : un appel anonyme au Honduras destiné à l’avertir d’un projet d’assassinat le visant.


Autrement dit, quatre mois avant l’attentat de la Barbade, l’Agence connaissait déjà une tentative d’attentat à la bombe contre un avion cubain. Et la CIA n’était pas la seule concernée. Dans deux lettres adressées à Kissinger, les 20 et 29 octobre, le directeur du FBI documenta plusieurs faits : le nom de Joseph Leo, attaché juridique du FBI à Caracas, figurait parmi les effets personnels de Lozano ; Leo avait eu au moins deux contacts avec lui dans les semaines précédant l’attentat et entretenait des relations avec Lozano et Posada depuis l’été 1975 ; enfin, alors même qu’il soupçonnait les deux hommes d’être impliqués dans des actes terroristes, il avait accordé à Lozano le visa qu’il demandait pour entrer aux États-Unis.


La dénonciation que Washington a classée.


Cuba l’a dénoncé dès le premier jour. Le 15 octobre 1976, devant plus d’un million de personnes réunies sur la place de la Révolution, Fidel Castro rendit hommage aux victimes et tint les États-Unis pour responsables du crime. Il prononça alors une phrase qui allait devenir celle de tout un peuple : « Lorsqu’un peuple énergique et viril pleure, l’injustice tremble. »


Pendant ce temps, Washington rangeait cette dénonciation dans un dossier. Le mémorandum que le département d’État adressa à Kissinger trois jours plus tard portait un titre on ne peut plus sobre : « Castro’s Allegations » (« Les accusations de Castro »).


Cuba insista. Entre 2013 et 2014, au cours des négociations secrètes qui conduisirent au rétablissement des relations diplomatiques, les représentants du général d’armée Raúl Castro évoquèrent à plusieurs reprises la présence de Posada sur le territoire américain, comme le rapporte le National Security Archive.


Il n’y eut ni extradition ni procès pour l’attentat de la Barbade.

Pendant des décennies, la dénonciation cubaine fut traitée comme la parole d’une partie intéressée. C’est pourquoi les documents publiés aujourd’hui ont un tel poids : aucune des dix pièces rendues publiques le 8 octobre ne provient de La Havane. Il s’agit de rapports du FBI, de la CIA et du département d’État, de déclarations recueillies par la police de Trinité-et-Tobago et d’un interrogatoire mené par le bureau du procureur indépendant chargé d’enquêter sur l’affaire Iran-Contra.


Ces documents disent, noir sur blanc et sous la plume d’institutions américaines, que Cuba avait désigné les responsables qu’il fallait désigner.


L’homme qui n’a jamais payé.


Luis Posada Carriles n’a jamais été condamné pour l’attentat de la Barbade. Il n’a jamais passé un seul jour en prison pour ce crime.

Arrêté à Caracas quelques jours après l’attentat, il passa près de neuf ans en détention sans condamnation définitive. En 1985, il s’évada d’une prison vénézuélienne en soudoyant ses gardiens avec de l’argent qui, selon le National Security Archive, lui avait été secrètement transmis par de riches bienfaiteurs cubano-américains.


Lugo et Lozano furent, eux, condamnés au Venezuela à vingt ans de prison. Bosch fut acquitté et libéré en 1987.

Posada ne se cacha pas : il retourna travailler pour Washington. Depuis la base salvadorienne d’Ilopango, où Oliver North dirigeait les opérations clandestines de l’administration Reagan contre les sandinistes, il participa à la guerre menée par la Contra. En 1992, deux agents du FBI l’interrogèrent à l’ambassade américaine de Tegucigalpa pour le compte du bureau du procureur indépendant Lawrence Walsh. Son témoignage sur ses opérations s’étendait sur 31 pages. Il avait récolté environ 40 000 dollars grâce à ces activités ; lorsque cet argent fut épuisé, Richard Secord, autre figure de l’affaire Iran-Contra, lui envoya mille dollars pour l’une de ses peintures.


Et il continua. Au milieu des années 1990, il orchestra une série d’attentats à la bombe contre des hôtels de La Havane afin de faire fuir les touristes. Un Italien y trouva la mort. « Je dors comme un bébé », déclara-t-il au New York Times.


Lors d’un entretien accordé en 1998 à María Elvira Salazar, alors présentatrice de Telemundo, Posada semblait reconnaître ouvertement sa responsabilité dans ces attentats contre des hôtels : « J’assume la responsabilité de tout acte commis sur le territoire cubain contre le régime de La Havane », déclara-t-il à Salazar dans son émission Polos Opuestos. Mais, lorsque Salazar fut appelée à témoigner plusieurs années plus tard, lors du procès fédéral de Posada en 2011, dont l’un des enjeux était de déterminer s’il avait orchestré ces attentats, elle changea de position et déclara ne pas savoir si le tristement célèbre terroriste avait avoué avoir tué des innocents.

« Elle est devenue la porte-parole de Luis », affirma Ann Louise Bardach, ancienne journaliste du New York Times, à propos de María Elvira Salazar. Également appelée à témoigner lors du procès, Bardach affirma que Posada avait bel et bien reconnu sa responsabilité dans les attentats.


Concernant l’attentat de la Barbade, en revanche, Posada a toujours nié son rôle.

En novembre 2000, il fut arrêté au Panama au moment même où Fidel Castro arrivait pour le sommet ibéro-américain. Selon l’accusation, il préparait son assassinat à l’aide d’une bombe de 200 livres placée dans l’auditorium. En 2004, il fut condamné à huit ans de prison. En août de la même année, la présidente sortante, Mireya Moscoso, lui accorda une grâce.


En 2005, il entra illégalement aux États-Unis et s’installa à Miami sans chercher particulièrement à se cacher. Malgré la politique mise en place après le 11 septembre, qui prévoyait de sanctionner les pays offrant refuge à des terroristes internationaux, l’administration de George W. Bush le laissa vivre en liberté et même demander la citoyenneté américaine. Ce n’est qu’après la publication en première page du New York Times et du Miami Herald d’articles mettant en cause sa responsabilité dans l’attentat, sur la base de rapports de la CIA et du FBI transmis aux journalistes par le National Security Archive, que les autorités réagirent : il fut arrêté le 17 mai 2005. Non pas pour terrorisme, mais pour parjure et fraude à l’immigration. Un juge de l’immigration statua qu’il ne pouvait être renvoyé ni au Venezuela ni à Cuba.


Le procès d’El Paso eut lieu en 2011. La CIA fournit un bref résumé de ses relations avec Posada. Après trois mois de procès, le jury délibéra pendant trois heures et le déclara non coupable. Il avait 83 ans.


Le parcours de Bosch fut similaire. Il entra illégalement en Floride en 1988 et fut détenu près de deux ans par les services de l’immigration. En 1990, le président George H. W. Bush prit une décision politique : le protéger en lui accordant la résidence permanente, passant outre les objections de son propre département de la Justice, qui l’avait qualifié de terroriste et de menace pour la sécurité nationale.

Bosch mourut dans un hôpital de Miami le 27 avril 2011, à l’âge de 84 ans. Posada mourut en mai 2018, à 90 ans. « Cet homme est mort dans son lit, à Miami », résuma auprès de La Jornada l’avocat José Pertierra, qui avait représenté le Venezuela dans la procédure visant à obtenir son extradition.


Qui protège qui ?


Depuis 1982, Cuba entre et sort de la liste des États soutenant le terrorisme établie par le département d’État américain. Reagan l’y a inscrite ; Obama l’en a retirée en 2015 ; Trump l’y a réinscrite en janvier 2021 ; Biden l’en a retirée, puis, quelques jours plus tard, le 20 janvier 2025, Trump l’y a de nouveau inscrite.


Mettons ces deux réalités côte à côte. D’un côté, un pays qui a laissé vivre libres et mourir dans leur lit les deux hommes que ses propres rapports désignaient, dès 1976, comme les cerveaux de l’attentat contre un avion civil ; qui a employé l’un d’eux pendant des années ; qui ne l’a pas extradé ; qui l’a traduit devant un jury, mais uniquement pour avoir menti dans une procédure d’immigration. De l’autre, une île qui réclame justice depuis un demi-siècle pour 73 morts. Qui offre refuge à qui ?


Peter Kornbluh, qui dirige le projet Cuba du National Security Archive, l’a formulé ainsi : à l’heure où le gouvernement Trump tente de justifier ses opérations de changement de régime en accusant Cuba de terrorisme, les documents démontrent que l’île a été, pendant des décennies, la cible d’actes terroristes commis par des individus violents entretenant depuis longtemps des liens avec les États-Unis.


Des monuments portant les noms des victimes se trouvent à la Barbade et en Guyana. À Cuba, chaque 6 octobre, elles sont commémorées : c’est la Journée des victimes du terrorisme d’État. Il ne s’agit pas d’un rituel vide de sens. C’est ce que fait un peuple qui refuse d’oublier ses morts, parce qu’il sait que l’oubli constitue le meilleur alibi des assassins. Ces jeunes escrimeurs, ces étudiants qui partaient pour devenir médecins, cet équipage qui voulait simplement rentrer à la maison ne sont pas de simples chiffres dans un dossier : ils incarnent la mémoire d’un pays qui a appris à grandir avec la menace à ses côtés.


Cinquante ans plus tard, la justice a avancé moins vite que les archives. Les coupables sont morts dans leur lit, sans avoir payé pour leurs actes. Mais Cuba n’a pas plié sous les bombes placées dans des avions ou des hôtels, sous les attentats visant sa population, ni sous un demi-siècle d’agressions. Le pays a continué à former des médecins, des athlètes, des enfants qui rentrent chez eux. C’est cela qui leur fait le plus mal : après tant de terreur, la peur n’a pas gagné.


Ce jour-là, sur la place de la Révolution, un peuple a pleuré ses morts et l’injustice a tremblé. Elle tremble encore chaque fois que ces documents refont surface. Et les archives sont là : elles n’ont pas été écrites à La Havane, mais à Washington.



José Enrique « Pepe » González - Bloc Populaire - Vol 455 : Cuba, victime du premier attentat terroriste contre un avion civil.


Communicant et historien autodidacte cubain, spécialisé dans les processus politiques et sociaux de Cuba.






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