Cuba et le paradoxe de son ouverture économique : quelle suite pour la Révolution ?
- 4 juil.
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Cuba vient de franchir une ligne qu'elle évitait de dépasser depuis des années. Le 18 juin, le gouvernement a présenté devant l'Assemblée nationale le paquet de transformations économiques et sociales le plus ambitieux depuis 1959. Il ne s'agit ni d'un simple ajustement cosmétique, ni d'une promesse supplémentaire. C'est un aveu : le modèle ne fonctionne plus. L'économie politique s'impose désormais aux aspirations. Et lorsque la base matérielle cesse de soutenir la superstructure, quelque chose – tôt ou tard – finit par céder. Aucun projet ne peut survivre en ignorant les conditions objectives de sa propre reproduction.
Cette année, le blocus américain contre Cuba s'est intensifié avec une brutalité particulière : la traque des opérations pétrolières a privé l'île du carburant nécessaire à la production d'électricité ; des entreprises étrangères opérant à Cuba dans des secteurs clés de l'économie, comme le tourisme ou l'exploitation minière, ont quitté le pays ; enfin, plusieurs canaux qui permettaient jusque-là un certain répit ont été fermés.
Chaque famille cubaine en subit aujourd'hui les conséquences : coupures d'électricité, pénuries d'eau, salaires qui ne suffisent plus à vivre, services publics interrompus. Il est important de le dire clairement, car un exercice de mémoire sélective – particulièrement commode pour ceux qui s'y livrent – continue de présenter la « crise cubaine » comme un phénomène spontané, détaché de la volonté politique de la puissance qui a historiquement le plus investi dans sa création.
Cela étant dit – et avec toute la force que cela mérite –, il est tout aussi vrai qu'aucun pays, même soumis au siège le plus sévère, ne peut se permettre de renoncer à examiner et à améliorer sa propre gestion. Le reconnaître ne retire pas un seul gramme de responsabilité au blocus. Bien au contraire : précisément parce que la pression extérieure est si violente, chaque décision prise à l'intérieur du pays compte double, et chaque réforme correctement menée devient un acte de résistance aussi important que n'importe quelle dénonciation sur la scène internationale.
Il existe une forme d'amnésie sélective – très confortable pour ceux qui s'y adonnent – qui continue de parler de la « crise cubaine » comme d'un phénomène spontané, déconnecté de la volonté politique de la puissance qui, historiquement, a le plus investi pour la provoquer.
C'est là tout le paradoxe qui caractérise ce moment historique : la même asphyxie économique qui rend les réformes plus nécessaires les rend également beaucoup plus difficiles à mettre en œuvre. Ouvrir l'économie alors que les réserves sont épuisées, que le carburant est rationné et qu'une grande partie du pays est épuisée n'a rien à voir avec une ouverture menée dans une période de plus grande stabilité. Aujourd'hui, la marge d'erreur est infime. Et le résultat final ne dépend pas uniquement de ce que Cuba fera à l'intérieur de ses frontières : il dépend aussi du moment où Washington décidera de cesser d'utiliser la faim d'un peuple comme instrument de pression politique, ainsi que de la capacité d'alliés comme la Chine, la Russie ou le Vietnam à apporter davantage que de simples gestes diplomatiques.
Sur le fond, le contenu de ce paquet de réformes s'inscrit dans la continuité des débats et des consensus élaborés depuis l'adoption, en 2011, des Lignes directrices de la politique économique et sociale de la Révolution par le VIᵉ Congrès du Parti communiste de Cuba et les précédentes législatures de l'Assemblée nationale du pouvoir populaire. Il prévoit une plus grande autonomie pour les entreprises publiques, longtemps entravées par des contrôles qui étouffaient la production. Il accorde également davantage d'espace légal au secteur privé, qui existe déjà dans les faits depuis plusieurs années, même si certains se sont obstinés à ne pas le reconnaître. Les salaires et les pensions seront désormais réévalués en fonction de l'inflation, au lieu de rester figés tandis que le coût de la vie augmente. Le texte prévoit également une plus grande ouverture aux investissements étrangers, une modernisation du système bancaire et financier, ainsi que de nombreuses autres mesures.
Chacune des mesures de ce paquet soulève, à des degrés divers, la question de savoir à qui appartient quoi à Cuba. C'est pourquoi cette ouverture doit s'accompagner de ce qui fut, dès l'origine, l'un des principes fondateurs du processus révolutionnaire : la participation réelle du peuple aux décisions qui le concernent. Un véritable contrôle populaire. Une information claire et efficace. Une presse – responsable devant le peuple et non devant le capital – disposant de l'espace nécessaire pour interroger, expliquer et débattre, sans que cela soit jamais assimilé au fait de servir les intérêts de ceux qui ne souhaitent qu'une seule chose : voir la Révolution s'effondrer.
Voilà le paradoxe qui définit ce moment : l'asphyxie économique qui rend la réforme indispensable est aussi celle qui la rend la plus difficile à appliquer. Ouvrir l'économie alors que les réserves sont vides, que le carburant est rationné et qu'une grande partie du pays est à bout de souffle n'a rien de comparable avec une ouverture menée dans une période plus favorable.
L'histoire nous a déjà montré ce scénario, et il convient de s'en souvenir sans que cela serve d'excuse à quiconque. Plusieurs pays qui se réclamaient eux aussi du socialisme en Europe de l'Est se sont engagés sur la voie de l'ouverture économique sans disposer de ces garde-fous. Ils ont vu apparaître, presque du jour au lendemain, une poignée de nouveaux riches, tandis que la majorité de la population demeurait sur le bord du chemin, toujours plus appauvrie : inégalités, faim, violence. Ce n'est pas une loi naturelle du marché. Cela se produit lorsque l'on gouverne pour la bourgeoisie plutôt que pour le peuple. Cuba possède, en sa faveur, une tradition d'État social qu'aucun autre pays de la région ne peut égaler. Cette tradition constitue précisément la meilleure protection contre ce risque, à condition qu'elle soit préservée avec la même vigilance que celle déployée aujourd'hui pour défendre la souveraineté nationale face à Washington.
Il est tout aussi impossible de dissocier, ne serait-ce qu'un seul jour, l'ouverture économique de la justice sociale, comme s'il s'agissait de deux questions pouvant être traitées à des moments différents. Chaque avancée vers le marché doit être accompagnée, au même instant, d'une avancée en faveur de la protection des plus modestes. Le risque de ne pas procéder ainsi est déjà visible dans des domaines aussi concrets que l'accès au carburant ou au gaz vendus en devises : une possibilité s'ouvre à ceux qui reçoivent des transferts d'argent de l'étranger, tandis qu'elle reste pratiquement inaccessible à ceux qui ne vivent que de leur salaire en pesos. Cet écart ne résulte de la malveillance de personne : il naît de la combinaison redoutable entre une économie soumise au blocus extérieur et des décisions internes qui exigent infiniment plus de prudence que ne l'exigerait une réforme de marché menée dans des conditions normales.
Ce qui me paraît en revanche évident, après avoir lu ligne par ligne ces 176 propositions, c'est que l'immobilisme n'était plus une option face à un siège qui ne laisse aucun répit. Continuer à attendre aurait signifié davantage de souffrances, non moins, et aurait offert à Washington exactement le résultat qu'il poursuit depuis plus de soixante ans. L'« État failli » que certains appellent de leurs vœux depuis si longtemps, et pour lequel tant d'argent et tant d'efforts diplomatiques ont été investis, n'a toujours pas échoué. Il y a toujours un gouvernement, il y a toujours une volonté politique, il y a toujours un peuple décidé à ne pas abandonner son propre projet.
En définitive, cette réforme ne sera pas jugée à l'aune de la croissance du PIB ni du nombre de titres optimistes qu'elle inspirera à la presse internationale. Elle sera évaluée selon un critère beaucoup plus simple, mais infiniment plus exigeant : savoir si, dans un an ou deux, les mères, les pères et les grands-mères qui jonglent aujourd'hui avec les files d'attente, les expédients et les sacrifices pour mettre de la nourriture sur la table pourront simplement acheter ce dont ils ont besoin sans vivre cette épreuve quotidienne. Savoir si le médecin, l'enseignant ou l'ouvrier qui font vivre ce pays grâce à leur salaire en pesos pourront à nouveau en vivre dignement, au lieu de simplement survivre, tandis que le blocus continue, chaque jour, de chercher à faire échouer leurs efforts. Voilà la seule mesure qui mérite d'évaluer cette ouverture. Tout le reste n'est que bruit.
Chaque mesure de ce paquet soulève, à des degrés divers, la question de la propriété à Cuba. C'est pourquoi l'ouverture doit impérativement s'accompagner de ce qui fut l'un des étendards du processus révolutionnaire dès son origine : la participation réelle du peuple aux décisions qui le concernent.
Défendre aujourd'hui la Révolution ne consiste pas à répéter que tout va bien, ni à détourner le regard de ce qui reste encore à résoudre à l'intérieur du pays. Défendre la Révolution, c'est refuser de mentir au peuple : ni pour le flatter, ni pour le résigner. C'est reconnaître ses propres erreurs avec la même fermeté que celle employée pour dénoncer l'ennemi extérieur, car taire les premières finit toujours par nourrir le second. Être révolutionnaire ne signifie pas avoir une foi aveugle dans le processus ; cela signifie garder les yeux ouverts et choisir malgré tout de rester, en exigeant que chaque étape soit accomplie avec le peuple et non au-dessus de lui. C'est comprendre que la souveraineté ne se défend pas seulement face à Washington, mais aussi face à la tentation du confort, de l'indifférence ou du silence complice. Et c'est, avant tout, ne jamais cesser de se tenir aux côtés de celles et ceux qui se lèvent avant l'aube, qui résistent et qui portent ce pays à bout de bras chaque jour. Car c'est là, et seulement là, que continue de vivre la Révolution.

Communicant et historien autodidacte cubain, spécialisé dans les processus politiques et sociaux de Cuba.
Cuba acaba de cruzar una línea que llevaba años evitando cruzar. Este 18 de junio el Gobierno presentó ante la Asamblea Nacional el paquete de transformaciones económicas y sociales más ambicioso desde 1959. No es un ajuste cosmético ni una promesa más. Es una confesión: el modelo ya no nos está funcionando. La economía política se impone sobre el deseo. Y cuando la base material deja de sostener la superestructura, algo –tarde o temprano– cede. Ningún proyecto sobrevive ignorando sus condiciones objetivas de reproducción.
Este año, el bloqueo norteamericano sobre Cuba se ha recrudecido con una saña particular: la persecución de operaciones petroleras que han dejado a la Isla sin combustible para generar electricidad, la salida de empresas extranjeras con negocios en Cuba en sectores claves de le economía como el turismo y la minería, el cierre de canales que antes permitían cierto respiro.
El resultado lo vive cada familia cubana en forma de apagón, de falta de agua, de salarios que ya no alcanzan, servicios que se detienen. Y conviene decirlo con toda claridad, porque hay un ejercicio de amnesia selectiva –muy cómodo para quienes lo practican– que insiste en hablar de la “crisis cubana” como si fuera un fenómeno espontáneo, desconectado de la voluntad política de la potencia que más ha invertido, históricamente, en provocarla.
Dicho esto –y dicho con la fuerza que merece– también es cierto que ningún país, ni siquiera bajo el asedio más severo, puede permitirse dejar de revisar y perfeccionar su propia gestión. Reconocerlo no resta ni un gramo de responsabilidad al bloqueo. Al contrario: precisamente porque la presión externa es tan brutal, cada decisión interna cuenta el doble, y cada reforma bien ejecutada se convierte en un acto de resistencia tan importante como cualquier denuncia internacional.
Hay un ejercicio de amnesia selectiva –muy cómodo para quienes lo practican– que insiste en hablar de la “crisis cubana” como si fuera un fenómeno espontáneo, desconectado de la voluntad política de la potencia que más ha invertido, históricamente, en provocarla.
Y aquí está la paradoja que define este momento: la misma asfixia económica que hace más necesaria la reforma es la que la vuelve más difícil de ejecutar. Abrir la economía con las reservas en cero, con el combustible racionado y con buena parte del país agotado no es lo mismo que haberlo hecho en años de mayor desahogo. El margen de error, hoy, es mínimo. Y el resultado final no depende solo de lo que Cuba haga puertas adentro: depende también de si Washington decide, en algún momento, dejar de tratar el hambre de un pueblo como herramienta de presión política, y de si aliados como China, Rusia o Vietnam acompañan con algo más que gestos diplomáticos.
El contenido del paquete, en lo esencial, está en línea con lo tanto debatido y consensuado desde que en el 2011 se aprobaran –por el VI Congreso del Partido Comunista de Cuba y las anteriores legislaturas de la Asamblea Nacional del Poder Popular– los Lineamientos para la Política Económica y Social de la Revolución. Más autonomía para la empresa estatal, que durante demasiado tiempo estuvo atada por controles que ahogaban la producción. Más espacio legal para el sector privado, que ya existe en la práctica desde hace años, aunque algunos se empeñaron en no verlo. Salarios y pensiones que se actualizarán según la inflación, en lugar de quedarse congelados mientras la vida se encarece. Más apertura a la inversión extranjera, y actualización del sistema bancario y financiero, entre otras más propuestas.
Cada medida de este paquete mueve, en algún grado, la pregunta de quién es dueño de qué en Cuba. Por eso hace falta acompañar la apertura con algo que el propio proceso revolucionario hizo bandera desde su origen: la participación real del pueblo en las decisiones que le afectan. Control popular real. Información clara y efectiva. Una prensa –de la que responde al pueblo y no al capital– con espacio para preguntar y para explicar, sin que eso se confunda jamás con hacerle el juego a quienes solo quieren ver caer la Revolución.
Aquí está la paradoja que define este momento: la misma asfixia económica que hace más necesaria la reforma es la que la vuelve más difícil de ejecutar. Abrir la economía con las reservas en cero, con el combustible racionado y con buena parte del país agotado no es lo mismo que haberlo hecho en años de mayor desahogo.
Porque la historia ya nos enseñó este capítulo, y conviene tenerlo presente sin que sirva de excusa para nadie: varios países que también se llamaron socialistas en Europa del este, se metieron por caminos de apertura económica sin esos resguardos, y terminaron pariendo un puñado de nuevos ricos de la noche a la mañana mientras la mayoría se quedaba mirando desde la acera, cada vez más empobrecidos: desigualdad, hambre, violencia. Eso no ocurre por una ley natural del mercado. Ocurre cuando se gobierna para la burguesía y no para el pueblo. Cuba tiene, a su favor, una tradición de Estado social que ningún otro país de la región puede igualar, y esa tradición es, precisamente, el mejor anticuerpo posible frente a ese riesgo, siempre que se la cuide con la misma vigilancia con que hoy se defiende la soberanía frente a Washington.
Tampoco se puede separar, ni un solo día, la apertura económica de la justicia social, como si fueran dos asuntos para resolver en momentos distintos. Cada paso hacia el mercado necesita, amarrado al mismo tiempo, un paso hacia la protección de quien menos tiene. Ya se nota el riesgo de no hacerlo así en cosas tan concretas como el acceso a combustible o gas en divisas, que abre una puerta para quien recibe remesas del exterior y la deja entornada para quien vive únicamente de su salario en pesos. Esa brecha no nace de la maldad de nadie: nace de la combinación letal entre una economía bloqueada desde fuera y decisiones que, puertas adentro, exigen muchísimo más cuidado del que necesitaría cualquier reforma de mercado en condiciones normales.
Lo que sí me queda claro, después de leer línea por línea estas 176 propuestas, es que el inmovilismo ya no era una opción frente a un cerco que no da tregua. Seguir esperando hubiera significado más sufrimiento, no menos, y le habría regalado a Washington exactamente el resultado que persigue desde hace más de 60 años. El “Estado fallido” que algunos llevan tanto tiempo deseando en voz alta, y que tanto dinero y tanta política exterior han invertido en provocar, todavía no ha fallado. Sigue habiendo gobierno, sigue habiendo decisión, sigue habiendo un pueblo dispuesto a no soltarle la mano a su propio proyecto.
Al final, esta reforma no se va a medir por cuánto suba el PIB ni por cuántos titulares optimistas genere en la prensa internacional. Se va a medir por algo mucho más sencillo y mucho más difícil: si las madres, padres y abuelas, que hoy hacen malabares –colas, inventos, sacrificios– para poner comida en la mesa, en un año o dos pueden simplemente comprarla sin esa odisea diaria. Si el médico, el maestro, el obrero que sostienen este país con su salario en pesos pueden volver a vivir de él, y no solo resistir a su pesar, mientras el bloqueo sigue intentando, todos los días, que ese empeño fracase. Esa es la única vara con la que vale la pena medir esta apertura. Todo lo demás es ruido.
Cada medida de este paquete mueve, en algún grado, la pregunta de quién es dueño de qué en Cuba. Por eso hace falta acompañar la apertura con algo que el propio proceso revolucionario hizo bandera desde su origen: la participación real del pueblo en las decisiones que le afectan.
Defender la Revolución hoy no es repetir que todo está bien, ni mirar para otro lado ante lo que aún falta por resolver puertas adentro. Defenderla es, no mentirle al pueblo: ni para halagarlo ni para resignarlo. Es señalar el error propio con la misma firmeza con que se señala al enemigo externo, porque callar lo primero termina alimentando lo segundo. Ser revolucionario no es tener fe ciega en el proceso: es tener los ojos abiertos y quedarse de todos modos, exigiendo que cada paso se dé con la gente y no por encima de ella. Es entender que la soberanía no se defiende solo frente a Washington, sino también frente a la tentación de la comodidad, la indiferencia o el silencio cómplice. Y es, ante todo, no dejar nunca de pararse del lado de quien madruga, de quien resiste, de quien sostiene este país en sus manos todos los días: porque ahí, y solo ahí, sigue viviendo la Revolución.



