« Génération six seven fait Mai 68 » : quand la mobilisation lycéenne dépasse les blocus.
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Les lycées se ferment, les assemblées s’organisent, le gouvernement ne sait plus quoi faire. Depuis plusieurs jours, la mobilisation lycéenne gagne du terrain et remet l’école au centre du conflit social. Une colère longtemps contenue éclate enfin au grand jour. Classes surchargées, manque de professeur·es, bâtiments délabrés, personnels médico-sociaux insuffisants, pression de Parcoursup et inquiétude permanente face à un avenir toujours plus incertain.
L’ampleur de la mobilisation donne la mesure de cette colère. Le 6 octobre dernier, 450 000 personnes ont défilé dans toute la France, dont 100 000 à Paris. Ce qui avait commencé par des blocus d’établissements s’est transformé en une mobilisation nationale, rejointe par des étudiant·es, des enseignant·es, des parents et des salarié·es. La jeunesse ne manifeste plus seulement pour ses conditions d’études mais devient le point de convergence de mécontentements sociaux bien plus larges. Aujourd’hui, la jeunesse se demande quelle place elle doit prendre dans la société.
Cette mobilisation ne vient pas de nulle part. Elle plonge ses racines dans des années de dégradation du service public d’éducation, de sélection scolaire et de précarisation. Elle s’inscrit aussi dans une histoire plus longue des luttes lycéennes. De Mai 68 au mouvement contre le CPE en 2006, en passant par les mobilisations contre la loi Devaquet, Parcoursup ou les réformes successives du lycée, chaque génération invente ses propres formes de résistance.
Aujourd’hui, les lycéen·nes reprennent ce flambeau, tout en adaptant leurs pratiques à leur époque. En 2026, les réseaux sociaux permettent la circulation rapide des mots d’ordre et la coordination des établissements.
Quant au pouvoir, il essaye de contenir avant d’écouter. Lorsque des mineur·es bloquent leur lycée, la question de l’éducation glisse rapidement vers celle de l’ordre public. La présence policière est renforcée, les interpellations se multiplient et la rhétorique de la « violence » vient recouvrir les revendications initiales. Au 9 octobre, le ministère de la Justice recensait 5 060 placements en garde à vue depuis le début du mouvement, dont 87 % concernaient des mineur·es. Le 6 octobre, 488 nouvelles interpellations ont été annoncées par le ministère de l’Intérieur. Derrière ces chiffres, les témoignages font état de blessures graves, notamment celle d’un adolescent de 15 ans ayant perdu une main après l’explosion d’une grenade à Lens.
Cinquante-huit ans après Mai 68, les barricades ne prennent plus nécessairement la même forme. Mais l’objectif reste de suspendre momentanément l’ordre établi, et d’ouvrir un espace de contestation. En 2026, la génération Z refuse de patienter jusqu’à l’âge adulte pour réclamer le droit à une éducation digne et à un avenir émancipateur.
L’HISTOIRE DES BLOCUS.
Le blocus lycéen ne constitue pas une invention récente. Son histoire s’inscrit dans celle, plus large, de la politisation de la jeunesse depuis Mai 68.
En mai et juin 1968, les lycéen·nes rejoignent massivement la contestation étudiante et ouvrière. Des comités d’action apparaissent dans les établissements, les cours s’interrompent et les lycées deviennent, eux aussi, des espaces de débat politique. La jeunesse découvre alors qu’elle peut interrompre le fonctionnement ordinaire de l’institution pour imposer ses propres revendications.
Pendant les décennies suivantes, les mobilisations lycéennes se structurent autour de réformes précises. En 1986, la contestation contre le projet Devaquet provoque une mobilisation massive des étudiant·es et des lycéen·nes. La mort de Malik Oussekine, tué par des policiers lors de la mobilisation parisienne, accélère le retrait du projet. En 1990-1991, puis en 1998, les lycéen·nes descendent de nouveau dans la rue pour réclamer davantage de moyens et dénoncer la dégradation de leurs conditions d’études.
Mais c’est au début des années 2000 que le blocus s’installe durablement dans la culture militante lycéenne. En 2005, la contestation contre la loi Fillon sur l’éducation voit plusieurs centaines d’établissements bloqués. Un an plus tard, le mouvement contre le CPE marque un tournant. Les lycéen·nes ne se contentent plus de rejoindre les manifestations et décident d’occuper les établissements, d’organiser des assemblées générales pour interrompre directement le fonctionnement du système. Le blocus devient alors un outil familier de la contestation.
Cette pratique connaît de nouveaux épisodes lors des mobilisations contre la réforme des retraites en 2010, contre la loi Travail en 2016, puis contre Parcoursup et la réforme du lycée à partir de 2018. Dans les années 2020, les blocus n’ont plus forcément pour ambition de porter une cause du système éducatif. En 2023, des blocus s’organisent pendant les réformes des retraites, pour parler de l’avenir de la jeunesse. En 2024, d’autres blocus ont lieu pour condamner le génocide en Palestine.
À chaque fois, les mêmes gestes reviennent. Chaînes, poubelles et barrières devant les grilles, tracts et slogans. Mais le blocus n’a pas pour seul objet la revendication, il permet aussi une politisation immédiate.
Cette culture du blocus possède aussi une dimension générationnelle. Beaucoup de lycéen·nes découvrent la politique à travers ces mobilisations, souvent sans appartenance préalable à une organisation.
Bloquer signifie prendre collectivement le contrôle d’un espace habituellement soumis à l’autorité scolaire. Pendant quelques heures ou quelques jours, la hiérarchie ordinaire s’interrompt et laisse place à l’organisation collective.
Au fil des décennies, le blocus s’est transformé en véritable répertoire d’action. Sa répétition lui confère presque un caractère rituel. Chaque nouvelle génération reprend les codes de la précédente, les adapte aux enjeux du moment et y ajoute ses propres pratiques. De Mai 68 à Parcoursup, la mobilisation lycéenne n’a jamais cessé de se réinventer. Le blocus constitue désormais l’un de ses langages les plus immédiatement reconnaissables.
CE QU’EN PENSENT LES CONCERNÉ·ES.
Les revendications sont les mêmes qu’en 1990, en 1998 ou en 1999. Est-ce que rien n’a changé ?
La question traverse les discussions avec les lycéen·nes mobilisé·es. Pour Bertille, 16 ans, le constat reste sans appel : « Il faut remettre en question les institutions qui ne font rien. » Manque de moyens, classes surchargées, journées de cours trop longues, les revendications matérielles traversent les générations. Finley, 17 ans, pointe aussi les mêmes défaillances, jusqu’aux rénovations qui vieillissent à peine terminées. Dans son lycée, un brasseur d’air est tombé l’an dernier alors que le bâtiment venait tout juste de rouvrir.
Mais si les problèmes persistent, le contexte, lui, évolue. Thomas Faugeras, enseignant d’histoire-géographie et d’histoire des arts, constate chez ses élèves une « angoisse », nourrie par un climat national et international particulièrement pesant. Pour un groupe de lycéen·nes, cette évolution possède également une dimension politique : « Le climat a changé avec le retour du fascisme. » La mobilisation ne répond donc plus uniquement à des enjeux scolaires mais traduit un malaise plus général face à une société instable, anxiogène et de plus en plus autoritaire.
Dans ce contexte, pourquoi continuer à bloquer ?
Parce que le blocus produit ce que les autres formes de contestation peinent parfois à obtenir, la visibilité. « La culture du blocus rassemble », explique Bertille. Elle permet de « créer une unité des lycéens » et de construire une force collective. Pour d’autres lycéen·nes interrogé·es, l’objectif dépasse même la simple visibilité : « Bloquer, c’est un moyen de politiser. » Le lycée devient un espace où l’on discute, où l’on s’informe et où l’on découvre que les problèmes individuels possèdent souvent une dimension collective.
Le blocus se transforme également avec les outils de son époque. Les réseaux sociaux accélèrent la circulation des informations, facilitent la coordination entre établissements et permettent de diffuser immédiatement slogans, pancartes et appels à mobilisation. « C’est l’étincelle qui crée vite le feu », résume Finley. Cette accélération modifie aussi les pratiques militantes, permettant de créer de la surprise dans les horaires et les modalités de blocage, de se coordonner avec des associations et des syndicats, ou encore de faire circuler plus rapidement des images.
Cette évolution concerne également la manière d’occuper l’espace. Les lycéen·nes interrogé·es décrivent des blocus accompagnés de discussions, de prises de parole et de moments festifs. Des ventes à prix libre permettent même de financer le matériel nécessaire à la mobilisation (peinture, sérum physiologique…). Le collectif revendique une organisation horizontale : « Personne n’essaie de prendre la tête de la lutte », expliquent-ils. Une manière de rompre avec les structures militantes traditionnelles et de privilégier une organisation sans hiérarchie.
Le soutien enseignant apporte une autre dimension à cette dynamique. Pour un enseignant, le blocus n’épuise pas les possibilités d’action. Manifestations, sit-in ou occupations peuvent également permettre aux lycéen·nes de construire un rapport de force. Il évoque même les occupations ouvrières de 1936 comme une autre manière d’investir les lieux de travail et de lutte. Son propos rappelle surtout que le blocus ne constitue qu’un outil parmi d’autres.
L’un des aspects les plus marquants de cette mobilisation réside dans sa capacité à dépasser les frontières sociales habituelles. Le mouvement est né dans des quartiers populaires, où les conséquences du manque de personnel et de la dégradation des établissements sont particulièrement visibles. Mais il trouve aussi des relais chez des élèves issus de milieux plus favorisés, dans des établissements de centre-ville, chez des parents, des enseignant·es et des salarié·es. Des jeunes aux expériences sociales très différentes se retrouvent autour du constat commun que l’accès à une éducation de qualité ne devrait pas dépendre de son quartier ou de son origine sociale. Cette unité ne supprime ni les inégalités ni les divergences politiques, mais montre que la défense de l’école publique peut devenir un point de rencontre entre des groupes sociaux qui se côtoient rarement dans les luttes collectives.
Les lycéen·nes insistent sur l’impératif de discuter. « Nous voulons répandre des idées, et nous remettre perpétuellement en question ». Le but ne consiste pas seulement à perturber les cours ou à apparaître dans les médias. Il s’agit aussi de construire une conscience collective. Quelques années plus tôt, plaisanter sur un blocus permettait encore de dédramatiser la mobilisation. Aujourd’hui, racontent-ils, « le ras-le-bol est tellement fort qu’on ne se permet plus de blaguer ».
GÉNÉRATION CONNECTÉE.
Le blocus n’a pas disparu avec les réseaux sociaux, il s’est prolongé sur les écrans. En quelques années, TikTok, Instagram, Snapchat ou les messageries instantanées ont profondément transformé la manière dont les lycéen·nes s’informent, se coordonnent et mobilisent. Là où une mobilisation pouvait autrefois dépendre d’un tract distribué à la sortie des cours ou du bouche-à-oreille, quelques publications suffisent désormais à diffuser un appel dans plusieurs établissements.
Cette accélération modifie d’abord le rapport au temps. Une action peut se décider le soir pour le lendemain matin, parfois en quelques heures. Les réseaux permettent également aux lycéen·nes de suivre en direct les mobilisations d’autres établissements, de reprendre leurs slogans, leurs pancartes ou leurs modes d’action.
Mais ces outils ne servent pas uniquement à organiser. Ils contribuent à construire une véritable identité collective. Photos de blocus, vidéos de manifestations, slogans et témoignages donnent à voir une jeunesse mobilisée et permettent aux participant·es de se reconnaître dans un mouvement plus large. Le téléphone devient alors une extension de la rue.
Cette transformation comporte pourtant ses contradictions. La rapidité favorise les rumeurs, les emballements et les récupérations politiques. Elle peut également réduire la mobilisation à son image, au risque de privilégier le slogan viral ou la vidéo spectaculaire au détriment du débat collectif. Pour les lycéen·nes interrogé·es, l’enjeu consiste justement à ne pas laisser les réseaux remplacer la discussion, ils doivent permettre de « répandre des idées » et de confronter les points de vue.
CONCLUSION
Cette mobilisation pourrait sembler, à première vue, n’être qu’un épisode supplémentaire de l’histoire des luttes lycéennes. Pourtant, quelque chose de plus profond se joue aujourd’hui. Pour la première fois depuis plusieurs années, une génération entière semble vouloir transformer son mécontentement en rapport de force collectif. Les revendications portent sur l’école, mais elles dépassent largement ses murs. Manque de moyens, conditions de travail, précarité, avenir professionnel, santé, climat politique, inquiétude face à la montée de l’extrême droite… Derrière le lycée, c’est donc une certaine conception de la société qui se trouve contestée.
Le véritable tournant pourrait venir de la convergence des luttes. Lorsque les lycéen·nes rejoignent les étudiant·es, que les syndicats de l’Éducation nationale appellent à la grève, que les parents et les salarié·es manifestent à leurs côtés, le mouvement change d’échelle. Les revendications scolaires rejoignent aujourd’hui celles portant sur les services publics, les conditions de travail, la précarité et les inégalités sociales.
Cette convergence doit continuer de se consolider. Il devient nécessaire de dépasser les journées de mobilisation isolées, de construire des assemblées communes et de faire dialoguer des revendications. Elle suppose aussi de préserver l’autonomie des lycéen·nes, pour éviter que leur mouvement ne soit pas réduit à un simple prolongement des organisations adultes. C’est à cette condition que l’unité pourra devenir autre chose qu’une addition ponctuelle de mécontentements.
De Mai 68 à septembre 2026, les formes changent, les outils évoluent et les générations se succèdent. Mais une même idée traverse toutes ces luttes. Rien ne contraint le pouvoir à céder si personne ne le contraint à écouter. La question n’est pas de savoir combien de temps les lycéen·nes pourront tenir. Elle consiste à savoir jusqu’où leur mobilisation pourra entraîner celles et ceux qui, partout ailleurs, partagent la même colère. Si les grilles des lycées restent bloquées, si les assemblées continuent de se remplir et si la lutte déborde des établissements pour rejoindre le reste de la société, alors 2026 pourrait ne pas rester une simple date dans l’histoire des mobilisations lycéennes. Elle pourrait devenir le début d’un mouvement beaucoup plus vaste.
Aujourd’hui, on dit que cette mobilisation lycéenne est la plus grande depuis Mai 68. Et si la génération « six-seven » arrivait à faire mieux que celle de nos grands-parents ?
Hadrien Assemat

