CRÉER N’EST PAS PRODUIRE.

Cette introduction pose les bases d’une série d’articles à paraître, consacrés à la culture.
Toulouse, janvier 2021. Un lieu culturel ferme ses portes. La mairie de Jean-Luc Moudenc prononce la fermeture administrative de Mix’Art Myrys, collectif artistique installé dans un ancien entrepôt depuis plusieurs années avec pour motif officiel des manquements aux règles de sécurité.
Mais derrière la fermeture d’un bâtiment se joue une question plus vaste. Mix’Art Myrys était un espace de création et d’expérimentation, fondé sur la mutualisation et l’autogestion, qui accueillait artistes et pratiques diverses. Le collectif avait déjà perdu les soutiens financiers de la Ville et de la Métropole, sous le mandat de ce même maire. Ce cas toulousain révèle une tension qui dépasse largement les murs du collectif. Que reste-t il de la création lorsque les lieux qui la font vivre doivent sans cesse démontrer leur conformité et leur rentabilité ?
À mesure que les financements se resserrent, la culture ne disparaît pas. Elle est contrainte de faire des choix en écartant certaines pratiques pour en favoriser d’autres et, progressivement, se rapproche des mécanismes du marché.
L’ART SOUS L’EMPRISE DU MARCHÉ.
La culture n'a évidemment jamais été étrangère à l’argent. Produire un film, publier un livre, monter une pièce ou entretenir un musée nécessite des ressources. Le problème apparaît lorsque la logique économique cesse d'être un moyen et devient progressivement une finalité qui conditionne la création.
Dans le système actuel, une oeuvre doit trouver son public, et l’art doit sans cesse attirer et vendre davantage. Pour l’artiste, développer son réseau et communiquer deviennent alors des composantes essentielles du métier. La création elle même passe au second plan. La question n'est plus « Qu'avons-nous à montrer ? » mais « Qu'est-ce qui va fonctionner ? ». Cette logique s’étend progressivement à l’ensemble de la chaîne culturelle. Quand les financements dépendent des recettes, les institutions privilégient les projets les plus attractifs. Et sur les plateformes numériques, les artistes doivent apprendre à composer avec les règles de visibilité.
À l’échelle du secteur, ces contraintes sont renforcées par la concentration des acteurs. Quelques grandes plateformes et groupes de production et de diffusion disposent d’un pouvoir considérable sur les pratiques culturelles. Leurs algorithmes valorisent notamment les contenus capables de retenir l’attention.
Cette recherche de visibilité produit alors un cercle autorenforçant. Ce qui fonctionne est davantage montré, et ce qui est davantage montré a plus de chances de fonctionner. À terme, les formats se standardisent. Les œuvres deviennent plus facilement identifiables, plus immédiatement consommables, plus compatibles avec les contraintes des plateformes. L’intelligence artificielle risque d’accélérer ce mouvement. Si elle permet de produire plus rapidement des images, des textes, de la musique ou des vidéos, elle pourrait aussi renforcer une logique de production culturelle toujours plus optimisée pour répondre à la demande. L’art risque d’être limité à cette logique de rendement.
ÊTRE ARTISTE, UNE QUESTION DE MOYENS.
La question économique ne concerne pas seulement les institutions, mais commence dès le moment où une personne décide, ou non, de rentrer dans la pratique artistique.
Créer demande du temps. Il faut pouvoir écrire, expérimenter, échouer et recommencer. Il faut pouvoir accepter plusieurs années de revenus irréguliers, disposer d'un espace de travail, de matériel, pouvoir se déplacer et connaître les bonnes personnes. L'accès à la création artistique dépend donc aussi de conditions matérielles.
Deux personnes peuvent avoir l’envie d’exercer le même art sans disposer des mêmes possibilités pour transformer cette envie en activité professionnelle. L'une peut être soutenue financièrement par sa famille et accepter une résidence mal rémunérée. L'autre doit travailler à côté pour payer son logement et ne peut pas se permettre de consacrer plusieurs années à une carrière incertaine. Car le travail ou la motivation ne suffisent pas toujours pour entrer dans le monde de l’art.
On présente volontiers l'artiste comme une figure individuelle, libre et indépendante. Mais cette liberté repose sur des conditions très concrètes, toujours en lien avec le capital et le réseau. Et c’est ce capital qui détermine souvent si une personne peut devenir artiste, et si elle peut en faire son activité principale.
L’ACCÈS À LA CULTURE N’EST PAS UNE ÉVIDENCE.
La même logique existe de l'autre côté. Les conditions économiques influencent aussi qui peut accéder aux oeuvres.
Le prix d'une place de théâtre ou de concert peut constituer un obstacle. Mais le coût réel d’une sortie culturelle ne se limite pas au billet. Il faut parfois ajouter le transport, le repas, le temps consacré au déplacement, voire la garde des enfants. À cela s’ajoute une autre forme d’inégalité, le territoire.
Les grandes institutions culturelles restent largement concentrées dans les métropoles. Pour une personne vivant loin d'un centre urbain, aller au musée, au théâtre ou au cinéma peut nécessiter plusieurs heures de déplacement. Une politique culturelle est donc ouverte à tous en principe, tout en restant beaucoup plus accessible à certains dans les faits.
La gratuité peut répondre à une partie du problème. Mais elle ne le supprime pas. Un musée gratuit ne l'est réellement que pour celui qui peut s'y rendre. Une bibliothèque publique n'est pleinement accessible que si elle existe à proximité et si ses horaires correspondent aux contraintes de ses usagers.
L'égalité culturelle ne doit pas uniquement consister à rendre les oeuvres moins chères, elle doit créer les conditions matérielles géographiques et sociales qui permettent à chacun d’y accéder.
QUAND L’ÉTAT FINANCE, LE MARCHÉ DÉCIDE.
La France occupe une position particulière dans cette histoire. L'État et les collectivités publiques financent une grande partie de l'écosystème culturel. Officiellement, la culture n'est donc pas abandonnée au seul marché.
Mais ce financement public cohabite avec des exigences économiques de plus en plus fortes. Les institutions doivent attirer des publics, augmenter leur fréquentation, diversifier leurs ressources et parfois rechercher des financements privés, créant alors une tension fondamentale. Si la collectivité finance la culture parce qu'elle considère qu'elle constitue un bien commun, pourquoi lui demande-t-elle simultanément de se comporter comme un marché ?
La question n'est pas de supprimer toute logique économique. Il faut payer les artistes, entretenir les lieux culturels, financer les équipes et produire les œuvres. La question est plutôt de savoir quelle logique doit être première.
Lorsque la rentabilité devient le critère principal, certaines pratiques ont mécaniquement plus de chances de survivre que d'autres. Les formes immédiatement populaires sont favorisées. Les projets expérimentaux deviennent plus difficiles à défendre. Les petites structures sont fragilisées. Les lieux qui ne remplissent pas suffisamment finissent par être considérés comme des coûts plutôt que comme des espaces nécessaires à la création.
Or la valeur d'une œuvre ne se mesure pas nécessairement au nombre de personnes qu'elle rassemble immédiatement. Une exposition peut ne réunir que quelques centaines de personnes et pourtant transformer durablement une pratique artistique. Un atelier peut produire peu de recettes et permettre à des artistes de travailler pendant des années. La culture produit quelque chose que le marché ne sait pas mesurer, la possibilité de créer et d’imaginer.
L’ART NE SURPREND PLUS.
Le problème ne se limite pas à la manière dont la culture est financée ou consommée. Il touche aussi à ce que l’art nous permet d’imaginer.
L’art ne doit pas avoir pour fonction de répondre à la demande, il doit raconter le monde, pour expliquer des faits, ou faire passer un message.
Les oeuvres ne se sont jamais contentées de divertir, elles ont toujours eu dans le fond d’autres intérêts plus profonds.
C'est pourquoi la standardisation culturelle constitue aussi un problème politique. Si les mêmes modèles sont constamment privilégiés parce qu'ils sont jugés rentables, nous ne perdons pas uniquement de la diversité artistique. Nous risquons aussi de perdre de la diversité dans les manières de raconter le monde.
Les œuvres qui prennent des risques, qui abordent des sujets difficiles ou qui proposent des formes nouvelles peuvent être plus difficiles à vendre. À l’inverse, ce qui a déjà fonctionné peut être reproduit plus facilement, parce que son succès constitue une forme de garantie.
Un cercle se crée alors. Ce qui fonctionne est davantage produit, ce qui est davantage produit devient plus familier, et ce qui est familier devient plus facile à vendre.
Le problème n’est donc pas seulement que les œuvres finissent par se ressembler. C’est aussi que certaines manières de raconter le monde deviennent plus visibles que d’autres. Et à force de privilégier ce qui est immédiatement compréhensible ou rentable, l’art qui cherche précisément à déstabiliser ou à questionner disparaît.
Une société qui produit principalement ce qui fonctionne déjà risque de rencontrer davantage de difficultés à imaginer ce qui n’existe pas encore, alors que l’art peut précisément avoir cette fonction de ne pas répondre à ce que nous attendons, mais nous montrer ce que nous ne savions pas que nous cherchions.
L’ART DE DOIT PAS ÊTRE UN SUJET DE RENTABILITÉ.
Et si créer était déjà un travail ?
Une autre politique culturelle est possible. Le cas de l'Irlande fournit aujourd'hui un exemple particulièrement intéressant.
En 2022, le gouvernement irlandais a lancé un programme pilote de Basic Income for the Arts, destiné à 2 000 artistes et travailleurs culturels. Pendant trois ans, les bénéficiaires ont reçu 325 euros par semaine, avec notamment pour objectif de réduire leur précarité et de leur permettre de consacrer davantage de temps à leur pratique artistique.
Après le pilote, achevé en 2026, un nouveau dispositif a été lancé pour la période 2026 2029, avec 2 000 nouveaux artistes devant à nouveau bénéficier de 325 euros par semaine. L’intérêt de cette expérience tient moins à son montant qu'à ce qu'elle suppose politiquement. Elle inverse, au moins partiellement, la logique française.
Au lieu de demander à l'artiste de démontrer immédiatement la rentabilité de son activité pour pouvoir continuer à créer, la collectivité reconnaît que le temps consacré à la création possède une valeur en lui-même. C'est une idée radicale dans une économie capitaliste où chaque heure doit pouvoir être justifiée par un revenu.
Soutenir un artiste ne signifie alors plus seulement financer une œuvre déjà sélectionnée, un projet déjà programmé ou un public déjà constitué. Cela peut aussi signifier financer la possibilité même de créer.
Sortir la culture de la logique du marché !
La question n'est finalement pas de choisir entre une culture financée publiquement et une culture financée par le marché. Les deux systèmes continueront de coexister si rien ne change. La question est celle de leur hiérarchie.
Que se passerait-il si nous considérions la culture non comme un secteur économique parmi d'autres, mais comme une infrastructure démocratique ? Si les bibliothèques, les théâtres, les musées, les ateliers et les lieux indépendants étaient considérés comme des espaces nécessaires à la société ? Si l'on acceptait qu'une œuvre puisse avoir de la valeur sans être rentable, qu'un artiste puisse avoir besoin de temps sans produire immédiatement, qu'un lieu culturel puisse être utile sans être constamment rempli ? Cela ne signifierait pas une culture sans contraintes, sans public ou sans économie. Cela signifierait simplement que le marché ne serait plus chargé de décider seul de ce qui mérite d’exister.
À Toulouse, l'histoire de Mix'Art Myrys rappelle qu'un lieu de création peut disparaître lorsque les conditions institutionnelles, économiques et matérielles de son existence ne sont plus réunies. L'expérience irlandaise pose une question inverse. Que devient la création lorsque l’on garantit aux artistes des conditions leur permettant de prendre le temps de créer ? Entre ces deux situations se dessine peut-être une autre conception de la politique culturelle. Une culture qui ne demanderait pas d'abord combien cela rapporte, qu'est-ce que cela rend possible !
Hadrien Assemat
