Bruel, tu n’es pas le bienvenu.

Prévue dans 35 villes de France, la tournée de Patrick Bruel de cet automne est annulée. Il a renoncé parce qu’il n’est pas le bienvenu. C’est ainsi une victoire des féministes et, avec elles, des victimes, de ces centaines de milliers de femmes violées chaque année en France.
9 ans après Me too.
Le premier temps de cette mobilisation face à ce chanteur accusé d’agression sexuelle par pas moins d’une trentaine de femmes s’est opéré cet été, avec trois grandes villes. Ce sont Paris, Lyon et Marseille qui se sont exprimées contre la représentation de l’artiste. Cependant, la pause estivale a rendu la suite de la mobilisation difficile, tout comme l’entremêlement avec une seconde actualité : le meurtre de Lyhanna suite à son enlèvement le 29 mai. On a eu affaire alors à une mobilisation de groupes sociaux hétérogènes, avec des positionnements politiques différents. Parler de continuum de violences entre le meutre pédocriminel d’une enfant et les agressions sexuelles par un puissant semblait impossible.
Fin août, la mobilisation reprend et avec elle une dizaine de villes qui se positionnent contre cette tournée dont elles devaient accueillir un concert. Pour saisir l’ampleur de cette mobilisation, il faut mettre en perspective et se rappeler l’exemple de la chanteuse Lio. Agressée par son ex-compagnon en 1999, ce n’est que depuis 2024 qu’elle a médiatisé le sujet, allant jusqu’à en faire un documentaire. Si cette mobilisation a réussi, c’est bien qu’elle a été prise au sérieux, qu’elle a été entendue et que la parole s’est libérée. Voilà la victoire, voilà les effets d’un mouvement international tel que Me too. Le mouvement féministe est désormais mieux structuré, avec des collectifs, des mouvements, des associations. ON pense forcément à l’association Nous toutes créée en 2018 et qui a près d’une centaine de comités locaux en France. Mais il a fallu compter aussi sur toute une littérature académique et universitaire qui s’est développée depuis une quinzaine d’années, vulgarisée dans des dizaines de podcasts et autres émissions Youtube. On a parfois du mal pour les plus jeunes d’entre nous à imaginer un avant Me too.
Il reste encore que judiciairement, peu de choses ont changé et que le mouvement féministe reste divisé. On ne peut ignorer ici l’actuelle proposition de loi intégrale pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles (VSS). Cette proposition, portée par la députée Céline Thiébault-Martinez (Parti Socialiste), est constituée de 130 mesures faites par une coalition de collectifs et associations féministes. Cependant, dans l’état actuel, son application par une Assemblée de droite risque tout à la fois d’être très autoritaire, et en même temps de ne pas se donner les moyens financiers nécessaires, ces 3 milliards d’euros demandés par les associations.
Le piège de l’argument de la présomption d’innocence.
Si l’on analyse les différentes argumentations à droite comme à gauche de l’échiquier politique, on peut constater que tous les responsables politiques ont en tête l’argument de la présomption d’innocence pour s’opposer à l’annulation des concerts : “en tant qu’élus, nous ne pouvons pas interdire la tournée d’un homme qui est accusé, pas coupable”.
Alors, rappelons-le d’emblée, ce principe est inscrit dans notre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et ne concerne pas que la justice. C’est un principe qui vient aussi limiter la liberté d’expression de tout un chacun, notamment de la presse, et qui s’inscrit dans une Histoire de notre justice. Il faudra instruire le dossier, chercher à donner la preuve matérielle de la culpabilité. Les dieux sont muets ici, il n’y aura ni duel ni noyade pour désigner Patrick Bruel comme coupable.
Derrière l’argument de la présomption d’innocence qui a pu être brandie par le maire de Toulouse, J-L Moudenc et d’autres encore, nous pouvons lire différents messages. Premièrement, l’affirmation selon laquelle il ne faudrait pas tout politiser et l’invitation à séparer la politique et la justice, à ne jamais se “substituer” et plus largement bien distinguer ce qui relève de notre responsabilité, notre pouvoir, nos leviers, et de celle des autres institutions. Hypocrisie bien connue quand les mêmes à Toulouse s’empressent de faire pression ou donner leurs avis dans des tribunes ou bien des conseils municipaux pour maintenir l’âge de départ à la retraite ou défendre une présomption de culpabilité lors des manifestations. Second message : nous les féministes, nous les radicales, nous serions antirépublicaines.
Je crois que face à ces écueils il faut aussi se saisir ici d’un autre argument, plus spécifique et à même de répondre à l’attaque qu’on nous adresse : l’asymétrie d’une justice, l’asymétrie entre la parole de ces femmes et celle d’un homme puissant. C’est pour garantir la justice qu’il nous fallait annuler ces concerts. Patrick Bruel c’est le célèbre, le clarus en latin : c’est-à-dire, à la fois celui qui est clair, qui brille de sa notoriété mais aussi qui est intact, qui a une réputation sans tache. Et c’est bien cela la confusion quand on déroule une tournée sur 35 villes, pour autant de femmes qui l’accusent.
Le féminisme de droite.
Ce sont bien des villes de gauche comme de droite qui en ont appelé au sentiment d’injustice à la pensée de cette tournée. Le maire de Bordeaux ou encore même Aurore Berger y est allée de son petit mot. A Chartes, on parle de “malaise”, de “ contexte” sans préciser, de “ respect pour la parole des victimes potentielles”. Th. Cazenave à Bordeaux affirmera que c’est “inapproprié”. La Ville de Brest sera encore plus claire sur l’opposition énoncée plus haut : “Ce que la loi n’impose pas, la dignité l’exige”. Cette rhétorique met en contradiction la présomption d’innocence avec la position féministe de solidarité, communément acceptée désormais : “je te crois”. On dira alors qu’il y a la justice comme institution et puis notre sentiment d’injustice, qu’on ressent dans notre coeur que cette tournée est injuste. Et nous voilà tiraillées entre politique et morale, dans une pièce digne d’une Antigone. J’y vois là cependant un jeu d'équilibriste où personne ne parle de la lenteur de la justice, personne ne remet en question notre justice mais iels parlent de la décence, de respect. La morale serait donc devenue de droite ?
C’est ici surtout l’absence de pensée politique, c’est l’argument de celleux qui ne veulent pas argumenter, qui ne veulent pas dénoncer un système de la justice, l’état des lieux des agression : c’est une femme violée toutes les trois secondes en France. Une sur 10 portera plainte. Une plainte sur 10 aboutira à une condamnation. Voilà les chiffres qu’on aurait aimé entendre de la bouche de ces maires et mairesses de droite.
En tant qu’élue d’opposition à Toulouse, 3e ville de France, sauvée de l’indignité de ce concert non par son Maire mais par le retrait de Patrick Bruel lui-même, j’aurais aimé que ce premier se positionne, clairement, agisse concrètement, prenne son téléphone pour négocier avec l’entreprise à qui la Métropole a délégué la gestion de la salle du Zénith où P. Bruel devait se produire. J’aurais aimé qu’il rappelle les chiffres de ses subventions : une baisse de 40% sur 2024-2026 pour le Planning familial par exemple.
Alors, à toutes les féministes, rappelez vous bien tout le chemin parcouru pour obtenir cette victoire, cette étape de plus pour lutter contres les VSS et restons toujours vigilantes au pinkwhasing de celles et ceux qui en appelleront à la morale tout en laissant exsangues les associations qui luttent sur le terrain.
Victoria Scampa


