17 octobre : faire BLOC face à l’oppression.

En cette journée de mobilisation sociale et de commémoration du massacre des Algériens à Paris en 1961, les colères contre la vie chère, les inégalités et les violences institutionnelles se rencontrent. Une convergence entre justice sociale, antiracisme et décolonialisme qui pose une question centrale. Comment transformer nos luttes en une force politique capable de changer totalement l’ordre établi ?
Le 17 octobre porte une histoire que la République ne peut se permettre d’oublier. Il y a soixante-cinq ans des milliers d’Algériens manifestaient pacifiquement à Paris contre un couvre-feu discriminatoire et raciste. Sous l’autorité du préfet de police Maurice Papon, la répression fut meurtrière. Des manifestants furent frappés, arrêtés et tués. Nombre d’entre eux furent jetés dans la Seine.

Ce samedi 17 octobre 2026, cette mémoire rencontre une autre mobilisation sociale : celle contre la vie chère, la dégradation des services publics et les inégalités, dans le prolongement du mouvement lycéen. Cette rencontre ne signifie pas que les situations sont identiques. Mais elle rappelle que la violence institutionnelle, les rapports de domination et la volonté d’égalité des droits traversent les âges.
La violence sociale.
La violence sociale est dans chaque rue du pays aujourd'hui. Elle se manifeste notamment lorsqu’un salaire ne permet plus de payer son loyer, lorsqu’une famille renonce à se soigner, lorsqu’un lycée manque de moyens ou lorsque des services publics disparaissent. Elle se mesure aussi aux perspectives d’avenir refusées aujourd’hui par la Ve République et ses gouvernements successifs, à une partie de la jeunesse qui ne vient pas des quartiers bourgeois.
La vie chère n’est pas une simple addition de difficultés individuelles. Elle révèle un rapport de force économique dans lequel les familles les plus modestes ne disposent plus de moyens suffisants pour vivre dignement, tandis que les décisions budgétaires et les choix économiques continuent de favoriser l’accumulation des richesses entre les mains des plus riches.
La mobilisation lycéenne s’exprime également depuis des semaines. Ces revendications concernent les moyens de l’Éducation nationale, les conditions d’apprentissage et Parcoursup, ce qui dépasse la seule question scolaire. Elles contestent une société qui promet, dans ses discours, l’égalité des chances, mais ne garantit pas, dans les faits, l’égalité réelle.
La convergence avec les Gilets jaunes, les syndicats et d’autres secteurs mobilisés ouvre ainsi un espace politique. Les expériences diffèrent, mais une exigence les rapproche : ne plus faire peser les sacrifices inutiles sur les mêmes, tandis que les intérêts économiques dominants restent protégés.
Du massacre du 17 octobre 1961 aux combats antiracistes d’aujourd’hui.
La commémoration du 17 octobre 1961 ne peut être réduite à une date sans conséquences politiques. Cette tuerie institutionnelle et raciste appartient à l’histoire coloniale française et rappelle les effets d’un système qui a privé une population de l’égalité des droits et légitimé une répression meurtrière. Mais elle appartient aussi aux institutions de l'époque, qui sont encore les mêmes aujourd'hui.
Il serait faux d’assimiler la France de 2026 à celle de la guerre d’Algérie. Mais il serait tout aussi erroné de considérer que cet héritage n’a plus rien à nous dire. Les discriminations racistes, les inégalités de traitement et les violences policières montrent que l’égalité proclamée ne garantit pas, à elle seule, l’égalité vécue.
C’est ici que les combats antiracistes, décoloniaux et sociaux se rejoignent. Les classes populaires ne sont pas un ensemble homogène : l’exploitation économique peut se combiner avec les discriminations à l’embauche, les inégalités de logement ou les contrôles policiers au faciès. L’antiracisme ne se limite pas aux préjugés individuels : il interroge aussi les discriminations institutionnelles. Le décolonialisme force à comprendre comment l’histoire coloniale continue de structurer les représentations et les rapports de pouvoir aujourd’hui.
Défendre l’école publique, combattre les discriminations dans l’accès au logement, garantir des conditions de travail dignes et exiger que les violences policières fassent l’objet d’enquêtes sérieuses ne sont pas des combats concurrents. Ils participent d’une même exigence d’émancipation. C’est ce que nous observons aujourd’hui dans toutes les villes du pays.
La violence politique : l’ordre établi est-il nécessairement juste ?
Lorsque les manifestations dégénèrent, le débat public se concentre rapidement sur les poubelles brûlées. Les revendications qui ont conduit les personnes dans la rue disparaissent derrière des images floues et un discours autoritaire, répressif et quasi toujours raciste.
Il faut pourtant distinguer les violences physiques contre des personnes, les dégradations matérielles, l’usage de la force par des autorités et les différentes formes de contestation politique. Les amalgamer empêche de comprendre les situations et d’établir les responsabilités.
L’histoire sociale rappelle que la grève, le blocage, l’occupation, la résistance à l’oppression et la désobéissance ont toujours perturbé l’ordre établi au point de contribuer pleinement aux conquêtes démocratiques et sociales dont nous bénéficions aujourd’hui. Leur légitimité n'a rien à voir avec leur illégalité.
Cette réflexion trouve un fondement dans un principe essentiel de notre histoire politique : le droit de résistance à l’oppression. L’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 reconnaît quatre droits naturels et imprescriptibles, dont celui de la résistance à l’oppression.
Ce principe porte une idée fondamentale : aucun pouvoir ne peut prétendre à une légitimité absolue du seul fait qu’il détient l’autorité. Cette question prend une résonance particulière en France, où le résultat des élections législatives de 2024, marqué par l’arrivée en tête du Nouveau Front populaire en nombre de sièges, n’a pas été traduit par la nomination d’un gouvernement issu de cette coalition. Si les institutions de la Ve République permettent au président de la République de nommer le Premier ministre, le choix d’un gouvernement ne saurait effacer la portée politique du suffrage universel ni la question du respect de la volonté exprimée dans les urnes. Lorsqu’un pouvoir est sourd aux exigences démocratiques, sociales et populaires, la contestation, la mobilisation collective et la résistance à l’oppression deviennent des enjeux centraux de la vie démocratique et de l’histoire des luttes pour les libertés et l’émancipation.
Il ne s’agit pas d’en déduire que toute action contestataire serait légitime, ni de confondre résistance politique et violence contre des personnes. Il s’agit de rappeler que la légalité et la légitimité ne se confondent pas, et que l’ordre établi ne saurait être considéré comme juste par nature. Les conquêtes sociales et démocratiques sont aussi le fruit de mobilisations qui ont contesté des règles et des institutions considérées, à leur époque, comme intangibles.
La question n’est donc pas seulement de savoir si une mobilisation perturbe l’ordre public, mais aussi de comprendre contre quelles injustices elle se lève et quel ordre social elle entend transformer.
Défendre le droit de manifester, exiger des comptes sur les violences policières et dénoncer la violence sociale ne revient pas à justifier les violences contre des personnes. C’est refuser que le débat démocratique se réduise au seul maintien de l’ordre et au racisme ambiant des plateaux télévisés, sans discussion sur les causes réelles de la colère.
Faire converger la rue et les urnes.
Les classes populaires ne pourront ni transformer durablement la société en restant enfermées dans les institutions, ni changer seules les rapports de force par la rue. Les mobilisations font émerger les revendications et politisent les colères. Les urnes peuvent donner à ces aspirations une traduction politique et les moyens de réduire l’emprise du capitalisme sur la société.
C’est en faisant converger la rue et les urnes que nous pourrons rompre avec l’ordre établi, transformer les institutions et refonder les règles démocratiques pour qu’elles répondent enfin aux besoins réels de la population.
Les organisations de gauche doivent entendre cet avertissement : se couper de la rue, c’est se couper du peuple qu’elles prétendent représenter. Mais les mouvements sociaux ne doivent pas non plus tourner le dos aux organisations qui portent leurs revendications dans les urnes.
Et cette stratégie ne s’arrête pas au soir d’une victoire électorale. Même au pouvoir, une gauche de rupture aura besoin d’un mouvement populaire autonome, organisé et mobilisé pour imposer des avancées, défendre les conquêtes et résister aux puissances économiques qui chercheront à les entraver.
Gagner les élections doit ouvrir une nouvelle étape des luttes, pas y mettre fin. C’est en articulant conquête électorale et mobilisation populaire que nous pourrons passer de la colère à la transformation réelle de la société.
Nicola Lopez



