Bibliothèque Populaire : Oublier Camus – Olivier Gloag.
- 15 juil.
- 3 min de lecture

Quand nous lisons des biographies de Camus sur Internet ou que nous tombons sur des recommandations de lecture sur les réseaux, il est présenté comme un auteur qui met tout le monde d’accord, un personnage plutôt engagé, grande figure de l’humanisme, voire anticolonial. Et pourtant, il y a de quoi remettre en question l’image de l’auteur du livre de chevet de Jordan Bardella.
L’ouvrage d’Olivier Gloag vient déconstruire la figure de celui qui s’inscrit dans la longue lignée d’auteurs blancs, racistes et misogynes.
On ne peut parler de Camus sans évoquer la colonisation de l’Algérie. Si on le présente comme un grand défenseur des droits humains et de la liberté, il a surtout cherché à humaniser les colons afin de soutenir leur présence sur ces terres. En réaction aux massacres de 1945 à Sétif, Guelma et Kherrata, Camus parle de « massacres » par rapport aux douze colons tués durant ces semaines et de « répression » en ce qui concerne les dizaines de milliers d’Algériens massacrés. Son humanisme n’est pas une fin mais un moyen de légitimer la violence coloniale, car Camus incarne une pensée qu’il met au service des puissants.
Dans cet essai, l’auteur analyse trois romans majeurs : L’Étranger, La Peste et Le Premier Homme. Il met en lumière l’attachement de Camus au colonialisme et au mode de vie des colons. L’Algérie est présente dans ces ouvrages, mais les habitants sont invisibilisés : ils n’existent qu’à travers leur race. Aucun nom, aucun prénom, pas de famille, pas d’histoire. Ce ne sont que des figurants, des fantômes.
« Les personnages que Camus qualifie simplement d’Arabes ne changent pas eux non plus, tout cantonnés qu’ils sont dans leurs positions subalternes. On observe là une acceptation et une reproduction fidèle du statut de l’Arabe en Algérie française. Car tout dans L’Étranger semble de facto nier le statut de l’être humain aux Algériens. »
L’invisibilisation des personnages algériens est au service même de la colonisation et de sa perception occidentale. Comme si cette terre, l’Algérie, n’était pas occupée avant l’arrivée des colons français, qu’elle n’avait pas d’histoire. C’est pour cela que l’auteur fait le choix d’analyser les œuvres de Camus à la lumière du contexte historique et politique de l’époque.
Il faut noter que la plupart des lecteurs se détachent de ses œuvres les plus connues pour lire ses correspondances avec Maria Casarès. Si les lettres sont emplies d’affection et d’amour, la figure de Camus est également problématique. En effet, « Camus demande aussi à Casarès des comptes rendus de ses activités (en conséquence, pour un temps, elle tient une sorte de journal pour lui), et s’offusque parfois quand elle sort le soir. »
« Cette conception des femmes, dont l’existence indépendante irrite Camus au plus haut point, est un thème que l’on retrouve vingt ans plus tard dans ses notes pour son dernier roman, Le Premier Homme, où il explique qu’il ne veut pas que les femmes qu’il désire aient de passé : "Amours : il aurait voulu qu’elles fussent vierges de passé et d’hommes." »
Camus perçoit les femmes comme des objets dont il veut disposer, des corps qu’il peut regarder mais à qui il demande de se taire. C’est en lisant les œuvres de Camus que Gloag met en lumière ses différentes facettes, bien loin du portrait que l’on dresse de lui.
La démarche d’Olivier Gloag devrait être celle que l’on doit adopter pour tous les auteurs. S’il est question de Camus ici, il nous faut décoloniser nos bibliothèques, car la lecture est politique et les mots le sont aussi. Il est de notre responsabilité de démanteler ces ouvrages qui sont au service de la culture « légitime », qui porte en elle racisme et mépris.
« Oublier Camus tel qu’on nous le présente, c’est également permettre de jeter un regard plus
lucide sur les faux-semblants d’une certaine gauche qui masque insidieusement son racisme
et son impérialisme avec une fausse universalité, qui masque aussi la lutte de classe avec un
égalitarisme de façade, cette gauche dont Camus est devenu l’un des emblèmes. »



