« Send them back » : quand le Parlement européen psalmodie Trump.
- 30 juin
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Le 17 juin 2026, des eurodéputés ont scandé, en anglais, le nom d’une loi américaine. Le même jour, le G7 élargissait son emprise sur les minerais du Sud. Deux scènes, une seule logique : prendre les ressources, refuser les corps.

Le 17 juin 2026, à Strasbourg, le Parlement européen a adopté le nouveau règlement sur les retours par 418 voix pour, 218 contre et 30 abstentions. À l’annonce du résultat, une partie des bancs — de la droite à l’extrême droite — s’est levée pour scander, en chœur : « Send them back. » Renvoyez-les. En anglais. Comme un slogan importé*.
Si la formule sonne familière, ce n’est pas un hasard. SEND THEM BACK Act : c’est le nom exact d’une proposition de loi déposée à la Chambre des représentants des États-Unis dès janvier 2025, taillée pour expulser par procédure accélérée, sans véritable examen, celles et ceux entrés sur le sol américain depuis 2021 — y compris lorsqu’ils invoquent l’asile ou la crainte de persécutions*. Nos eurodéputés n’ont pas seulement copié une politique. Ils en ont repris le cri.
Il ne s’agit plus de s’indigner que ces mots résonnent dans une enceinte où l’on voudrait croire que sont représentées les valeurs de l’Union — sa Charte des droits fondamentaux, ses engagements en matière de droits humains. Il s’agit de s’indigner que des élus, mandatés par les peuples d’Europe, reproduisent à la lettre les politiques de Donald Trump, jusqu’à en emprunter les slogans.
Un rempart qui ne cède pas par effraction
Et qu’on ne s’y trompe pas : ce basculement ne vient pas des marges. Le règlement a été porté par le négociateur du Parti populaire européen — la droite dite « de gouvernement » —, qui a rallié à lui les groupes d’extrême droite de l’hémicycle et s’est assuré le renfort d’une partie du centre libéral. À Paris, le gouvernement a activement soutenu le texte, tout en feignant de déplorer la liesse qui a salué son adoption*.
C’est ainsi que tombe un rempart : non par effraction, mais par capillarité. Le dernier obstacle que l’on imaginait dressé contre la prolifération du fascisme ne saute pas sous les coups de l’extrême droite — il se dissout, parce que le centre a fini par adopter sa grammaire. Quand la digue épouse la couleur de la crue, il ne reste plus de digue. Il ne reste qu’un dégradé.
Sous le vernis du « pacte »
Entré en application le 12 juin 2026, le Pacte européen sur la migration et l’asile se présente, en surface, comme un outil de régulation : maîtriser des flux que l’on dit ingérables, ordonner ce que l’on prétend subir*. Mais qu’on soulève ce vernis, et c’est une tout autre architecture qui apparaît. Filtrage obligatoire aux frontières, procédures expédiées, allongement de la rétention — jusqu’aux familles avec enfants —, et ces « hubs de retour » : des centres installés hors de l’Union pour y reléguer celles et ceux que l’on a décidé de ne pas accueillir. Des renvois vers des États connus pour bafouer les droits humains, parfois vers des dirigeants qui font de la haine du migrant un programme.
C’est une machine, en somme, à transformer en illégaux des êtres qui ne demandaient qu’un avenir.
La nécropolitique du Nord global
Droit de vie et droit de mort. L’humain digne et l’humain indigne. C’est ce qu’Achille Mbembe a nommé la nécropolitique : ce pouvoir souverain qui décide quelles vies comptent et quels corps sont jetables*. Le Nord global la pratique à ses frontières.
On veut les ressources, pas les corps. On épuise leurs sols, on détruit leurs écosystèmes, on déstabilise leurs régions — mais on referme la porte sur les vivants, jugés indignes de fouler des nations « évoluées » que leur sang, pourtant, a aidé à bâtir. On leur dicte comment sauver la planète tout en prenant tout ce qu’ils possèdent. Tout, sauf leur corps.
Le 17 juin, deux fois
Ce jour-là, justement, la scène s’est jouée en double. Pendant qu’à Strasbourg on scandait « Send them back », les dirigeants du G7 réunis à Évian élargissaient leur alliance sur les minerais critiques*. Même date, deux versants d’une seule logique : on déroule le tapis aux ressources, on claque la porte aux corps. Et lorsqu’on parle de ces minerais — au G7 comme dans les couloirs de l’Union —, on oublie systématiquement d’inviter ceux qui les possèdent, ces peuples qui refusent désormais de n’être qu’un gisement.
Nos politiques ne sont d’ailleurs plus tout à fait les nôtres : ce sont des copies venues d’outre-Atlantique. S’indigner dans nos seuls pays ne suffit donc plus ; il faut le faire à l’échelle internationale, parce que la mécanique est devenue la même d’un continent à l’autre.
Il faut s’attendre, aussi, à l’instrumentalisation de la guerre par nos démocraties. Trump en a donné le modèle avec la République démocratique du Congo : une paix « miracle », signée à Washington et adossée à un partenariat sur les minerais critiques — une paix largement illusoire, qui sécurise surtout l’accès aux ressources pendant que le sang continue de couler à l’est*.
L’effacement
Même logique encore quand on refuse de nommer le genre : dans un monde qui apprend à détourner le regard, nier l’existence des femmes est le premier des exercices. Les corps que l’on choisit de ne pas voir sont toujours les mêmes — colonisés, racisés, genrés. Effacés d’autant plus aisément qu’ils restent utiles.
2027
En 2027, l’enjeu ne sera pas d’élire un vassal de plus. Il sera de choisir celle ou celui qui craindra davantage pour les droits humains que pour le capital. Parce qu’un tel choix, en France, pèsera bien au-delà de nos frontières.
Sur le monde.

Source :
"Le 17 juin 2026, le Parlement curopéen adopte le règlement sur les retours (418 pour, 218 contre, 30 abstentions). Des curodéputés de droite et d'extrème droite scandent « Send them back » à l'issue du vote ; la séquence, filmée, est largement relayé. Toute l'Europe : toutelcurope.cu
SEND THEM BACK Act of 2025 (H.R. 190, 119* Congrès), proposition de loi déposée le 3 janvier 2025, renvoyée à la commission judiciaire de la Chambre. Elle prévoit l'expulsion accélérée des étrangers entrés illégalement à partir du 20 janvier 2021, y compris en cas de demande d'asile. Congress.gov : congress.gov/billE119th-congress/housc-bill/190
Le règlement a été négocié pour le Parti populaire curopéen (PPE) par François-Xavier Bellamy, qui l'a salué comme une « étape historique » et a rallié les groupes d'extrême droite ainsi qu'une partie de Renew ; le gouvernement français a soutenu le texte tout en critiquant la manière dont il a été adopté.
Le Pacte curopéen sur la migration et l'asile (neuf règlements et une directive, adoptés en 2024) entre en application le 12 juin 2026. Sur ses dispositions les plus problématiques - enfermement aux frontières, « hubsJe retour »—, voir Amnesty Intemational France : amnesty.fr
Achille Mbembe, « Nécropolitique », Raisons politiques, n° 21, 2006, p. 29-60. Cairn : shs.cairn.info
Sommet du G7 à Évian (France), 17 juin 2026 : élargissement de l’« Alliance sur la production de minéraux 6 critiques », lancée lors de la présidence canadienne de 2025. Sur l’absence des pays producteurs à la table et leur refus d’être réduits au rang de « réservoir de matières premières », voir Politique Matin (18 juin 2026) : politiquematin.fr
Accord de paix RDC–Rwanda signé à Washington (2025) et partenariat stratégique centré sur les minerais 7 critiques. Sur le caractère fragile et « transactionnel » de cette paix, voir Fondation Jean-Jaurès, « RDC / Rwanda : la pax americana est-elle viable ? » : jean-jaures.org


