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Daniela Pereira : « Je m’engage pour les communautés dont les récits ont été muselés, dont l’histoire est en train d’être effacée. »

il y a 5 jours
13 min de lecture

Daniela Pereira

Interviewé par Samar Sadullah

Daniela Pereira est cofondatrice de l’association Create Humanity qui utilise notamment l’art pour soutenir la cause palestinienne. 


1. Qu’est-ce qui a déclenché votre engagement militant ?


Je ne peux pas dire qu’un événement ou une expérience en particulier ait déclenché mon engagement militant. Je reconnais simplement que mes parents ont tout sacrifié pour subvenir aux besoins de leur famille. Ils sont partis de presque rien, et pourtant ils nous ont tant apporté, à mon frère et moi. Je suis consciente du privilège dont j’ai bénéficié dès ma naissance, et je réalise que nous sommes tous, à bien des égards, victimes des circonstances. Aucun d’entre nous ne choisit son lieu de naissance ni les conditions dans lesquelles il vient au monde.


En tant que personne atteinte de TDAH, j’ai toujours été passionnée par les arts et j’ai trouvé un immense soutien dans leur impact sur l’apprentissage, ainsi que dans leur capacité à offrir une thérapie, une guérison et un exutoire d’expression. Parallèlement, je me suis toujours profondément impliquée dans la vie communautaire, que ce soit en soutenant des collectes de fonds, en organisant des ateliers ou en rassemblant des personnes autour d’une mission commune. Je plaisante en disant que je suis née pour être organisatrice, mais l’organisation me semble vraiment être ma vocation. Je trouve une immense joie à découvrir les autres, à comprendre leurs expériences et à créer des espaces où les gens peuvent tisser des liens. Et je ressens une grande douleur lorsque je vois des communautés entières opprimées, déplacées ou dépouillées de leur humanité.


Je suppose qu’au final, ce qui m’a poussée vers ce métier, c’est simplement d’avoir compris que je suis humaine et de me reconnaître dans les autres. Me permettre de ressentir la souffrance des autres et reconnaître que nous sommes tous simplement nés dans cette vie. Personne ne mérite davantage la sécurité ou les opportunités qu’une autre personne.


2. Pour qui agissez-vous avant tout ?


Mon travail s’adresse aux artistes privés d’opportunités par des entreprises qui privilégient la réduction des coûts au détriment des moyens de subsistance et de l’expression créative. Je le fais pour Mère Nature, qui a été traitée comme une ressource à exploiter plutôt que comme un monde vivant dont nous avons la responsabilité de prendre soin. 


Je m’engage pour les opprimés, pour les communautés dont les récits ont été muselés, dont l’histoire est en train d’être effacée, et pour ceux qui cherchent des réponses dans une société où l’information est de plus en plus censurée et où le profit prime souvent sur les personnes.


En fin de compte, j’accomplis ce travail pour tous ceux qui méritent d’avoir les mêmes chances de créer, d’apprendre, de tisser des liens et de vivre en paix.


3. À quoi ressemble la réussite personnelle dans votre rôle de militante ?


Je mesure la réussite à la manière dont les membres d’une communauté collaborent et interagissent les uns avec les autres, aux opportunités que nous parvenons à partager, et aux opportunités auxquelles notre communauté peut ainsi accéder. Pour moi, la réussite, c’est de pouvoir se réunir et échanger au sein de la communauté, dans un climat de confort, d’ouverture, d’amour et de respect mutuel.


C’est voir des personnes qui ne se seraient peut-être jamais rencontrées autrement, se rassembler, apprendre les unes des autres et prendre conscience de ce qu’elles peuvent accomplir ensemble. C’est savoir qu’une personne a bénéficié d’une opportunité qu’elle n’aurait peut-être pas eue autrement, qu’un artiste a pu faire connaître son travail, ou qu’une personne a trouvé un sentiment d’appartenance dans un espace que nous avons contribué à créer.


Je ne mesure pas nécessairement le succès à l’aune de l’attention que nous recevons ou de la rapidité avec laquelle nous grandissons. Je le mesure en me demandant si le travail a du sens, s’il sert les personnes auxquelles il est destiné, et si nous construisons quelque chose qui pourra continuer à soutenir notre communauté au fil du temps.


4. Comment choisissez-vous vos méthodes ?


Ma méthode s’appuie sur une association à but non lucratif que j’ai cofondée en 2021 alors que j’étais encore étudiante en licence. Create Humanity est une association gérée par des bénévoles, financée par le financement participatif et en grande partie autofinancée, rendue possible grâce à des artistes, des organisateurs et des militants du monde entier. Grâce à notre action, nous organisons des collectes de fonds et des ateliers, et nous co-créons des projets qui valorisent la création artistique et offrent des opportunités aux artistes et aux communautés qui continuent d’être censurés face au génocide.


J’ai toujours cru au pouvoir de la communauté et à la nécessité de créer des opportunités permettant aux gens de mettre leurs compétences, leurs connaissances et leurs ressources au service d’une cause qui a du sens. L’art est l’un des moyens d’y parvenir. Il nous permet d’apprendre les uns des autres, de lutter contre les systèmes d’oppression et de mobiliser les gens en faveur d’une action collective.


5. Selon vous, qui détient le véritable pouvoir ?


Le peuple ! Je crois sincèrement que si nous parvenons à offrir un espace structuré où les gens peuvent se réunir, échanger des idées et partager des ressources, nous pourrons nous soutenir mutuellement et créer des opportunités en dehors des systèmes qui, historiquement, ont exclu de nombreuses personnes.


Une grande partie de ce qu’on nous enseigne sur le pouvoir est centrée sur les institutions, les entreprises et les individus qui ont déjà accès à la richesse et aux ressources. Mais je crois qu’il y a un pouvoir immense dans notre capacité à nous organiser et à prendre soin les uns des autres. Lorsque nous nous unissons autour d’un objectif commun, nous pouvons remettre en question les structures existantes et démontrer qu’une autre façon de faire les choses est possible.


Notre pouvoir réside dans ce que nous choisissons de soutenir, dans la manière dont nous nous organisons et dans la façon dont nous nous mobilisons les uns pour les autres.


6. D’après votre expérience, comment avez-vous géré les obstacles systémiques rencontrés dans votre militantisme ?


Grâce au dialogue, à la collaboration et aux conseils. Je pense qu’il est naturel de vivre des conflits dans un environnement où se côtoient tant de cœurs et d’esprits passionnés. À bien des égards, c’est cette passion qui entretient la flamme. Les gens ont à cœur ce travail, ce qui signifie qu’ils ne seront pas toujours d’accord sur la manière de le mener à bien.


Mais c’est là que la facilitation prend toute son importance. Dans ces situations, il est essentiel de veiller à ce que chacun ait la possibilité de s’exprimer et à ce qu’un examen interne approprié ait lieu afin que la communauté puisse se recentrer. Au sein de notre organisation, nous essayons de mettre en place des politiques et des processus avant que les conflits ne surgissent, afin de disposer d’un cadre commun auquel nous référer lorsque des difficultés apparaissent. Selon la situation, les décisions peuvent être soumises à un vote, et nous nous efforçons de résoudre les désaccords par le biais de discussions ouvertes et d’une responsabilité collective.


J’ai appris que pour surmonter ces défis, il faut être prêt à écouter, à réfléchir et à reconnaître quand un changement s’impose. Il faut également comprendre que le travail ne peut pas reposer entièrement sur une seule personne. Construire des mouvements et des organisations durables, c’est créer des structures qui permettent aux personnes de contribuer, de gérer les désaccords et de continuer à travailler ensemble sans perdre de vue la raison pour laquelle elles se sont réunies au départ.


7. Quel événement ou quelle expérience de votre parcours de militante vous a le plus marquée ?


J’ai toujours été engagée au sein de ma communauté, que ce soit en soutenant des centres communautaires, des fermes locales, des collectes de fonds ou d’autres initiatives citoyennes. Mais l’expérience la plus marquante pour moi a été mon engagement plus profond dans le mouvement de libération palestinien.


Depuis que j’ai commencé à militer pour la Palestine, j’ai rencontré des amis dont je sais qu’ils feront partie de ma vie pour toujours. J’ai rencontré des personnes dotées d’une compassion et d’une loyauté incroyables. Des âmes sincères qui ne reculent pas face à l’adversité ou à l’opposition, même lorsque défendre leurs convictions leur coûte personnellement.


Ils m’ont enseigné des leçons que je garderai en moi toute ma vie. Grâce à cette communauté, j’ai découvert ce que signifie être présent pour les autres, rester engagé dans une cause même lorsque le travail est difficile, et se soucier de personnes que l’on ne rencontrera peut-être jamais. J’ai vu des gens donner le peu qu’ils possèdent pour soutenir les autres, s’organiser sans relâche et continuer à créer face à des circonstances inimaginables.


Cette communauté m’a appris l’amour. Non pas simplement comme un sentiment, mais comme une action. Comme quelque chose que nous mettons en pratique à travers notre engagement les uns envers les autres, à travers les risques que nous sommes prêts à prendre, et à travers notre refus d’accepter que la souffrance d’autrui ne soit pas notre affaire. Cela a profondément façonné ma conception du militantisme et le genre de personne que je souhaite être dans ce combat.


8. Quelles leçons, le cas échéant, auriez-vous aimé apprendre plus tôt ? Et quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite s’engager dans le militantisme ?


Je ne pense pas qu’il y ait quelque chose que j’aurais nécessairement aimé apprendre plus tôt. Je crois sincèrement que la vie que j’ai menée m’a guidée vers le chemin que je suis aujourd’hui, et je suis reconnaissante pour chaque expérience que j’ai vécue et chaque personne que j’ai rencontrée en chemin. Mon approche ne cesse d’évoluer, et je suis reconnaissante pour chaque seconde qui m’est donnée d’apprendre, de grandir et de contribuer à quelque chose qui me dépasse.


Si je devais citer une chose, je dirais que l’une des leçons les plus importantes que j’ai apprises est qu’il n’est pas nécessaire d’avoir toutes les réponses pour se lancer. On n’a pas besoin de disposer de ressources abondantes, d’un réseau bien établi ou d’un plan parfait. Parfois, il suffit simplement de reconnaître qu’il y a un problème, de s’en soucier suffisamment pour agir, et d’être prêt à apprendre au fur et à mesure.


Mon conseil à quelqu’un qui souhaite s’engager dans le militantisme serait de commencer là où il se trouve, avec ce qu’il a. Trouvez des personnes qui partagent vos valeurs, écoutez les communautés que vous espérez soutenir, et identifiez des moyens de contribuer qui soient à la fois significatifs et durables. Vous n’avez pas besoin de tout faire vous-même, ni d’être un expert pour faire la différence. Il y a tant à apprendre des personnes qui vous entourent, et nous pouvons accomplir tant de choses lorsque nous sommes prêts à travailler ensemble.


Mais surtout, n'oubliez pas de rester vous-même tout au long de ce processus ! Ce travail peut être difficile, et il y aura des moments où vous vous sentirez découragé·e ou où vous vous demanderez si ce que vous faites est suffisant. Mais chaque effort visant à prendre soin d'autrui ou à rassembler les gens a de la valeur. Nous n'avons peut-être pas toujours l'occasion de constater pleinement l'impact de nos actions, mais cela ne signifie pas pour autant que ce travail soit dénué de sens.


Samar Sadullah



English version :


Daniela Pereira

Interviewé par Samar Sadullah

1. What sparked your commitment to activism?


I can't say that one specific event or experience sparked my activism. I simply recognize that I came from parents who sacrificed everything to provide for their family. They came from very little, yet they provided my brother and me with so much. I recognize the privilege I was born into, and I realize that we are all, in many ways, victims of circumstance. None of us chooses where we're born or the circumstances we're born into.


As an ADHD-empowered human, I’ve also always been very passionate about the arts and have found so much support in their impact on learning and their ability to provide therapy, healing, and an outlet for expression. At the same time, I’ve always been deeply involved in community, whether through supporting fundraisers, organizing workshops, or bringing people together around a shared mission. I joke that I was born to be a planner, but organizing really does feel like my destiny. I find so much joy in learning about others, understanding their experiences, and creating spaces where people can connect. And I feel a lot of pain when I see entire communities being oppressed, displaced, or stripped of their humanity.


I guess, in the end, what drove me to this work was simply understanding that I am human and seeing myself in others. Allowing myself to feel others’ pain and recognizing that we are all just born into this life. One person is not more deserving of safety or opportunity than another.


2. Who are you primarily doing what you do for?


The work that I do is for artists who have been stripped of opportunities by companies that prioritize cutting costs over human livelihoods and creative expression. I do it for Mother Nature, who has been treated as a resource to exploit rather than a living world we have a responsibility to care for. 


I organize for the oppressed, for communities whose stories have been restricted, whose histories are being erased, and for those searching for answers in a society where information is increasingly censored and profit is often prioritized over people.


Ultimately, I do this work for all who deserve the same opportunity to create, learn, connect, and live in peace. 


3. What does personal success look like in your role as an activist?


I measure success by how members of a community collaborate and interact with one another, by the opportunities we are able to share, and by the opportunities our community is able to access as a result. Success, to me, is being able to gather and share in community and conversation comfortably, openly, and with love and mutual respect.


It is seeing people who may never have crossed paths otherwise come together, learn from one another, and recognize what they can accomplish collectively. It is knowing that someone was given an opportunity they might not otherwise have had, that an artist was able to share their work, or that someone found a sense of belonging in a space we helped create.


I don't necessarily measure success by how much attention we receive or how quickly we grow. I measure it by whether the work is meaningful, whether it serves the people it is intended to serve, and whether we are building something that can continue to support our community over time.


4. How do you choose your methods?


My method is through a nonprofit organization that I co-launched in 2021 as a wee undergraduate student. Create Humanity is a volunteer-run, crowdfunded, and largely self-funded organization made possible by artists, organizers, and advocates throughout the globe. Through our work, we organize fundraisers and workshops and co-create projects that amplify creative work and provide opportunities for artists and communities who continue to be censored in the face of genocide.


I've always believed in the power of community and creating opportunities for people to contribute their skills, knowledge, and resources toward something meaningful. Art is one of the ways we do this. It allows us to learn from one another, confront systems of oppression, and mobilize people toward collective action.


5. Who do you feel holds the real power?


The people! I genuinely believe that if we are able to provide an organized space for people to come together, exchange ideas, and share resources, we can support one another and create opportunities outside of the systems that have historically excluded many.


So much of what we're taught about power centers on institutions, corporations, and individuals who already have access to wealth and resources. But I believe there is tremendous power in our ability to organize and care for one another. When we come together with a shared purpose, we can challenge existing structures and demonstrate that another way of doing things is possible.


We have power in what we choose to support, how we organize, and how we show up for one another.


6. From your experience, how have you handled systemic roadblocks in your activism?


Through counsel, collaboration, and advice. I think it is natural to experience conflict in a space where there are so many passionate hearts and souls. In many ways, that passion is what keeps the fire burning. People care deeply about the work, and that means they will not always agree on how it should be done.


But this is where facilitation becomes so important. In these situations, it is critical to ensure that everyone has the opportunity to be heard and that a proper internal review takes place so the community can realign. Within our organization, we try to establish policies and processes before conflicts arise, so that we have a shared framework to return to when challenges emerge. Depending on the situation, decisions may be put to a vote, and we work toward resolving disagreements through open discussion and collective accountability.


I've learned that navigating these challenges requires a willingness to listen, reflect, and recognize when something needs to change. It also requires understanding that the work cannot depend entirely on one person. Building sustainable movements and organizations means creating structures that allow people to contribute, address disagreements, and continue working together without losing sight of why they came together in the first place.


7. What is one event or experience in your journey as an activist that has stood out to you as memorable?


I've always been involved in community, whether through supporting community centers, local farms, fundraisers, or other grassroots initiatives. But the most memorable experience for me has been my deeper involvement in the Palestinian liberation movement.


Since I began advocating for Palestine, I've met friends who I know will last a lifetime. I've met people with such incredible compassion and loyalty. True souls who do not cower in the face of adversity or opposition, even when standing up for what they believe in comes at a personal cost.


They have taught me lessons I will carry with me for a lifetime. Through this community, I've witnessed what it means to show up for others, to remain committed to a cause even when the work is difficult, and to care for people you may never meet. I've seen people give what little they have to support others, organize tirelessly, and continue creating in the face of unimaginable circumstances.


This community has taught me love. Not simply as a feeling, but as an action. As something we practice through our commitment to one another, through the risks we are willing to take, and through our refusal to accept that another person's suffering is not our concern. That has fundamentally shaped how I understand activism and the kind of person I want to be in this work.


8. What lessons, if any, do you wish you had learned earlier? And what advice would you give to someone looking to get into activism?


I don't think there is anything I necessarily wish I had learned earlier. I wholeheartedly believe that the life I've lived has directed me toward the path I'm on, and I am grateful for every experience I've had and every person I've met along the way. My approach continues to evolve, and I am grateful for every second I have to learn, grow, and contribute to something beyond myself.


If anything, I think one of the most important things I've learned is that you don't need to have all the answers to begin. You don't need to have an abundance of resources, an established network, or a perfect plan. Sometimes, you simply need to recognize that something is wrong, care enough to do something about it, and be willing to learn as you go.


My advice to someone looking to get into activism would be to start where you are, with what you have. Find people who share your values, listen to the communities you hope to support, and identify ways to contribute that are both meaningful and sustainable. You don't have to do everything yourself, and you don't have to be an expert to make a difference. There is so much to learn from the people around you, and there is so much we can accomplish when we are willing to work together.


Most importantly, allow yourself to remain human throughout the process! The work can be difficult, and there will be moments when you feel discouraged or question whether what you are doing is enough. But there is value in every effort to care for another person or bring people together. We may not always get to see the full impact of what we do, but that doesn't mean the work is without meaning.



Samar Sadullah


Samar Sadullah

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