Espagne : l’extrême droite veut priver les petits-enfants des victimes du franquisme de leur droit de vote.

Des dizaines de milliers de citoyens espagnols résidant à l’étranger vont être privés de leur droit de vote aux élections générales du 29 novembre 2026. À l’origine de cette offensive : l'extrême-droite, Vox et Iustitia Europa, qui contestent les conditions d’inscription sur les listes électorales de bénéficiaires de la loi de mémoire démocratique de 2022. Le 12 octobre, le Tribunal suprême espagnol a maintenu à titre provisoire la suspension des effets électoraux de ces inscriptions, sauf lorsque la qualité de descendant d’exilés est dûment attestée dans chaque consulat par chaque personnes. Une décision aux conséquences politiques désastreuses, qui ravive vivement les tensions autour de l’héritage du franquisme et du droit de ses victimes à voir leur histoire reconnue.
Nos familles ont fui le fascisme. Elles nous ont légué leurs combats.
En 1939, après la victoire de Franco, des centaines de milliers de républicains franchissent les Pyrénées. Communistes, anarchistes, socialistes, syndicalistes et indépendantistes fuient la répression, les persécutions et la mort. Avec eux, ils emportent les espoirs d’une société libérée du fascisme, de l’exploitation capitaliste et des inégalités. Beaucoup sont internés dans des camps en France. D’autres poursuivent leur exil à travers l’Europe ou au-delà des mers. Pour toutes ces familles, la défaite militaire ne signifie pas seulement la fin de la République : elle ouvre des décennies de silence, de déracinement et de mémoire blessée.
Pour leurs descendants, retrouver la nationalité espagnole n’est pas une faveur de l’État. C’est la reconnaissance d’une histoire familiale et collective que la dictature a tenté d’effacer dans le sang. La loi de mémoire démocratique de 2022 a ouvert cette possibilité aux enfants et petits-enfants d'Espagnols exilés, ainsi qu’à d’autres catégories de descendants répondant aux critères prévus par le texte.
Mais comment reconnaître les héritiers de l’exil au nom de la mémoire démocratique tout en suspendant leur participation à la vie politique du pays ? La citoyenneté ne peut être une reconnaissance de papier, privée de ses droits réels.
De la mémoire à la rue, de la rue aux droits.
La mémoire des vaincus ne se limite pas aux commémorations. Elle nous rappelle que les droits se conquièrent par les luttes collectives et ne sont jamais définitivement acquis.
Aujourd’hui, en Espagne, cette réalité s’exprime dans la bataille pour le logement. Face à l’explosion des loyers, aux expulsions et à la spéculation immobilière, les locataires et les organisations populaires se mobilisent depuis des jours dans toutes les villes d'Espagne, à travers des occupations et manifestations. Après le rejet par le Congrès de deux décrets gouvernementaux consacrés au logement, Pedro Sánchez a convoqué des élections générales anticipées au 29 novembre. Dans ce contexte, les principales organisations syndicales et des collectifs de locataires ont appelé à une grève générale le 11 novembre pour défendre le droit au logement et porter des revendications sociales plus larges.
Ces mobilisations montrent que la rue peut imposer un calendrier et des questions que les institutions préfèrent repousser. Elles rappellent que des avancées sociales longtemps considérées comme impossibles peuvent devenir des conquêtes réelles lorsque les classes populaires s’organisent et construisent un rapport de force.
L’extrême droite révèle son véritable visage.
C’est précisément lorsque les classes populaires relèvent la tête que l’extrême droite révèle son véritable visage. Tandis que des milliers de personnes descendent dans la rue pour défendre leur droit au logement, arracher de nouveaux droits et reprendre la maîtrise de leur avenir, Vox et Iustitia Europa s’attaquent aux droits électoraux de descendants de l’exil républicain. Les héritiers politiques de la dictature voudraient ainsi que les petits-enfants de celles et ceux que Franco a chassés de leur pays puissent être privés de leur pleine voix politique. Ces héritiers du nationalisme réactionnaire voudraient transformer la mémoire de l’exil en coquille vide, célébrer une démocratie de façade tout en contestant les droits de certains espagnols.
Leur obsession est limpide : diviser les classes populaires, désigner des boucs émissaires et préserver un ordre social profondément inégalitaire. L’extrême-droite prétend défendre les classes populaires, mais s’attaque à celles et ceux qui veulent élargir ses droits.
De la lutte pour le logement au droit de vote, le combat est le même, refuser que notre avenir soit confisqué par les puissants. Les avancées populaires ne tombent jamais du ciel. Elles sont arrachées par la lutte, la grève, l’organisation collective, la solidarité et la rue. C’est pourquoi nous devons les défendre contre celles et ceux qui veulent revenir en arrière dès que le peuple commence à gagner.
L’Espagne doit poursuivre le travail de vérité et de réparation envers les victimes du franquisme. Mais la mémoire ne peut pas s’arrêter aux fosses communes et aux cérémonies officielles : elle doit vivre dans les combats contre le fascisme, le racisme, l’exploitation et toutes les formes de domination.
Nous n’avons pas vécu les combats de nos ancêtres. Nous avons cependant hérité de leur histoire et de la responsabilité de ne pas laisser leurs sacrifices être piétinés. Franco a voulu écraser la République, ses vaincus ont été emprisonnés, assassinés ou jetés sur les routes de l’exil. Aujourd’hui, nous refusons que leurs descendants soient à nouveau relégués au silence.
Nous ne voulons ni d’une mémoire sans justice, ni d’une citoyenneté sans droits, ni d’une démocratie sans pouvoir populaire. Face à l’extrême droite et à ses offensives réactionnaires, nous choisissons la solidarité, la lutte et l’émancipation. Les vaincus d’hier nous ont légué une histoire : à nous d’en faire une force pour les combats d’aujourd’hui.
Nicola Lopez



