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Répression du mouvement lycéen : pour l’État, la violence est une stratégie de communication.

7 oct.
10 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

« La manipulation de l’opinion n’est pas une anomalie dans la démocratie moderne : elle en devient un mécanisme de fonctionnement » (Edward L. Bernays, Propaganda : comment manipuler l’opinion en démocratie, 1928)


Répression des lycéens

En France, le système éducatif, comme le système de santé, est en train d’exploser faute de moyens. Depuis bientôt deux semaines, les premier·es concerné·es, élèves et enseignant·es, se mobilisent pour le dénoncer et exiger des mesures concrètes.


Depuis bientôt deux semaines, un mouvement de contestation sociale porté par les lycéen·es se soulève dans toute la France. Cette mobilisation pour de meilleures conditions d’études et d’apprentissages est très largement soutenue par le corps enseignant, les forces syndicales, la majorité des parents d’élèves et, à l’origine, par l’opinion publique.


Mais la France n’en entend plus parler.


Plutôt que de parler des classes surchargées, des professeurs absents, des dizaines de milliers d’heures de cours non assurées et définitivement perdues, de l’absence d’infirmières scolaires, des locaux insalubres, des 43°C l’été et des 9°C l’hiver dans les salles d’examens, en somme des conditions d’études et d’apprentissage catastrophiques qui sont à l’origine du mouvement, les médias ne parlent que d’affrontements, de dégradations, d’interpellations et de policiers blessés.


Ce déplacement de l’information ne doit rien au hasard


Plutôt que d’ouvrir le dialogue et de répondre sur le fond à la mobilisation sociale, l’État crée délibérément les conditions d’apparition de la violence avec l’objectif de saturer instantanément l’espace médiatique et les sujets de conversations.


Cette stratégie de diversion médiatique permet d’une part de déplacer l’attention du public des revendications initiales vers des événements plus spectaculaires. Et d’autre part, de modifier la perception et donc l’opinion du public à propos de la légitimité du mouvement social.


En provoquant et en attisant une violence dont il rejette la faute sur le mouvement social, l’État s’offre un narratif de substitution largement relayé par l’appareil médiatique qui ne prend pas la peine de vérifier les informations, ni de proposer la moindre analyse ou mise en perspective. Instantanément, le mouvement social et ses revendications disparaissent. Instantanément, la violence devient LE sujet.


L’opinion n’est plus sommée de se prononcer POUR ou CONTRE les revendications sociales, mais POUR ou CONTRE la violence.


Et ça change tout.


Une mécanique simple et bien rodée :


Le plus tôt possible, créer délibérément les conditions de l’affrontement. Ensuite, attiser et souffler sur les braises jusqu’à ce que la violence devienne LE sujet central de l’information Puis, décréter que l’origine du mouvement social n’est plus recevable et ne peut pas être entendue tant que le calme ne sera pas revenu. Dès lors, s’assurer que sur ce sujet le calme ne revienne jamais. 


Le mouvement doit mourir et ses revendications avec lui.


Organiser la crise


  1. L’origine et les intentions du mouvement social.

Les premières mobilisations ont eu lieu dans un lycée de Créteil, pour dénoncer le manque de professeurs, d’infirmières et l’insalubrité de l’établissement. Dans les jours qui ont suivi, des centaines d’autres lycées ailleurs en France se sont mobilisés, pour les mêmes raisons, dans le sillage de Créteil.


Preuve que le problème est systémique.


L’Union syndicale lycéenne a ensuite appelé à une journée nationale le 29 septembre, « contre le manque de personnels, les lycées délabrés, les emplois du temps chaotiques, les classes surchargées, le stress de Parcoursup » et sollicité une rencontre avec le Ministre de l’éducation nationale pour engager un dialogue.


  1. Le gouvernement répond par le mépris.

Ces revendications sont précises et vérifiables, elles concernent toutes les conditions d’enseignement et d’apprentissage. C’était au ministre de l’Éducation d’y apporter une réponse, a minima en ouvrant le dialogue.


Mais ceci n’a pas eu lieu.


Le ministre de l’Éducation nationale n’a pas réagi, il n’a pas donné suite aux demandes de rencontres des syndicats, il ne s’est jamais exprimé sur le fond des revendications.


  1. L’engrenage sécuritaire délibéré et la comédie médiatique

À sa place c’est le ministre de l’Intérieur qui s’est immédiatement mobilisé avec un déploiement de forces de police massif et disproportionné dans les lycées, et une tournée médiatique à l’américaine, digne d’un politicien en campagne, pour marteler le narratif de substitution.


Sans la moindre vérification ni contradiction.


Dès lors, c’est l’ordre des faits et la vérité elle-même qui étaient altérés. Le narratif prémâché et prédigéré a immédiatement été ingéré par les médias. Comme un parent oiseau qui régurgite le contenu de son estomac dans les becs grands ouverts des petits de sa nichée.


Le soir du 29 septembre, le Ministre de l’Éducation n’avait toujours pas répondu, et le Ministre de l’Intérieur annonçait en direct à la télévision 440 interpellations.


Le 6 octobre 2026, les médias annoncent « 715 blessé·es chez les forces de l’ordre (Source : ministre de l’Intérieur) ». C’est un choc.


Mais les médias ne demandent pas « comment des enfants désorganisés, sans armes ni protections, peuvent blesser des CRS en armures, casques et boucliers, entraînés, aguerris, organisés et armés de flashball, gaz lacrymogènes et lance-grenades ? »


La réponse est pourtant connue : dans le décompte de ses blessés, le ministère de l’Intérieur intègre les agents qui ressentent « des gênes légères et passagères » après avoir respiré des gaz lacrymogènes (c’est-à-dire les gaz des grenades qu’ils ont eux-mêmes lancées), ce qui arrive à chaque fois qu’ils y ont recours en ville, ou dans les champs quand le vent se retourne contre eux.


En quelques heures, le gouvernement a artificiellement transformé un mouvement de contestation sociale en théâtre de violences urbaines et en crise sécuritaire.


  1. Durcir le mouvement

Dans la foulée, le Premier ministre a réuni une cellule interministérielle de crise au ministère de l’Intérieur, pas au ministère de l’Éducation nationale. Le ministre de l’Éducation a annoncé la fermeture de 400 établissements (ce qui reste à ce jour sa seule intervention concrète dans la crise).


La gestion de la crise sur le terrain a été confiée aux préfets qui ont immédiatement interdit les rassemblements aux abords des lycées.


Ce n’est pas un détail de protocole. La gestion d’une crise née de classes sans professeurs et d’établissements délabrés a été confiée aux préfets de police.


Avec des lycées et leurs abords interdits d’accès, les élèves ne peuvent plus se rassembler. Il ne leur reste que la rue pour exprimer une revendication sociale transformée en colère légitime.


L’État le sait, le passage d’une mobilisation cantonnée aux lycées à des manifestations dans la rue, a pour autre effet d’élargir le cadre de la contestation et, par conséquent, de le rendre plus poreux aux personnes extérieures au mouvement, notamment des individus venus provoquer des violences ou des dégradations.


Ce qui n’a pas manqué.


En quelques jours, le gouvernement a artificiellement transformé la rue en théâtre d’affrontement. En organisant méthodiquement le face à face nécessairement « explosif », entre des lycéen·nes en colère, des casseurs infiltrés et des policiers venus pour en découdre, l’État allait produire les images idéales pour renforcer le narratif de substitution à servir à des médias déchaînés qui n’en peuvent plus de réclamer du sensationnel.


Une méthode connue, largement documentée et régulièrement éprouvée par les États policiers.


Cette stratégie visant à créer les conditions d’apparition de la violence pour en faire le sujet de débat dans l’opinion, au lieu des revendications portées par le mouvement social, n’est pas exceptionnelle. C’est un classique du fonctionnement des États policiers.


Olivier Fillieule et Fabien Jobard l’ont documenté dans Politiques du désordre. La police des manifestations en France (Seuil 2020) : le niveau de violence d’une manifestation dépend moins de la foule que de la doctrine de ceux qui la gèrent. Le choix du contact plutôt que de la distance, des interdictions plutôt que de l’accompagnement, tout cela se décide en amont.


Donatella della Porta et Herbert Reiter, dans Policing Protest: The Control of Mass Demonstrations in Western Democracies (1998), montrent qu’un maintien de l’ordre dur produit le durcissement des protestations. Charles Tilly, dans The Politics of Collective Violence (2003), fait de la violence le produit d’une interaction entre l’État et ceux qui le contestent, non l’attribut d’un camp.


Pourquoi cela fonctionne


L’opinion publique est, comme le disait Pierre Bourdieu en 1973, un artefact : « on lui pose les questions auxquelles elle répondra de façon unanime ».


Pour l’État, la stratégie consiste donc à forcer le choix de la question qui sera posée à l’opinion. Et il n’est pas question de demander à l’opinion si elle est POUR ou CONTRE le mouvement et ses revendications, le risque d’une réponse contraire aux intérêts et à l’autorité du gouvernement est bien trop grand.


Alors qu’en posant la question suivante « Êtes-vous POUR ou CONTRE la violence ? », il est probable que l’opinion se positionne contre la violence et donc contre le mouvement social qui en est à l’origine, et par conséquent POUR les intérêts de l’État de la classe dominante.


Il reste nettement plus facile d’opérer pour un État policier, quand son opinion publique, elle aussi, préfère l’ordre à la justice.


Sainte-Soline, un cas d’école.


Mobilisation de Sainte-Solline contre les mégabassines.

En mars 2023, j’ai participé à un rassemblement de dizaines de milliers de militant·es écologistes à Sainte-Soline pour protester contre un mégaprojet de pompage de l’eau dans les nappes phréatiques pour alimenter les besoins de l’agro-industrie. Les questions de fond que posait cette mobilisation étaient celles du juste partage des ressources, de l’adaptation au dérèglement climatique et de la nécessité d’un nouveau modèle agricole.


Mais ce jour-là, un dispositif de gendarmerie totalement disproportionné attendait les manifestantes et manifestants. Sans aucune raison, une quarantaine de quads a chargé la foule, et les gendarmes qui se trouvaient à leur bord ont tiré dans le tas. Tirs tendus, au corps et au visage de flashball et de grenades de désencerclement de nouvelle génération, classées parmi les armes létales sur la liste de l’ONU.


C’était le plan.


L’intention était de provoquer la violence et de créer le chaos en réponse. Les documentaires qui ont été réalisés suite à ces événements, et diffusés notamment sur France Télévisions, le démontrent sans le moindre doute.


Il y a eu des centaines de blessés, parmi les jeunes, les familles et les personnes âgées qui composaient le cortège, des dizaines de blessés graves, des manifestants sont restés dans le coma entre la vie et la mort pendant des mois. Une fois leurs charges terminées, les gendarmes ont empêché les services de secours d’accéder au site pendant plus de 2h30.


Le procureur de la République a ouvert une enquête pour « violences volontaires aggravées, commises en réunion par des personnes dépositaires de l’autorité publique » et « non-assistance à personne en danger ». (J’ai personnellement été entendu par l’IGGN (Inspection Générale de la Gendarmerie Nationale) comme témoin dans le cadre de cette enquête).


Je quittais finalement les lieux de la manifestation en voiture et déjà les chaînes infos, radios et télévision, tournaient en boucle sur ces événements. Sauf que le récit qui en était fait, les événements qui étaient rapportés, étaient totalement faux. L’attitude des manifestants, les interventions de la police, tout avait été réinventé. Ce qui se racontait relevait de la post-vérité.


Comment était-ce possible ? Comment aussi vite ? aussi précis ?


En regardant de plus près, sous chaque citation présentée comme un fait, à côté de chaque image présentée comme un témoignage, il y avait la mention suivante : «Source : Ministère de l’Intérieur».


Comme l’a montré Patrick Champagne dans Faire l’opinion (1990) : une manifestation n’existe politiquement que dans la version qu’en donnent les médias. Or ceux-ci travaillent à partir de ce que l’État leur fournit, chiffres d’interpellations, images d’affrontements, communiqués.


Alors pendant les semaines qui ont suivi, les médias n’ont parlé que de « violences » et « d’affrontements ». Tout le monde était sommé de se prononcer POUR ou CONTRE la violence, de dénoncer la violence, de qualifier la violence… la violence, la violence, la violence, la violence, la violence, la violence, la violence, la violence…. communication institutionnelle ad nauseam, vomi médiatique.


Les mots « eau, agriculture, dérèglement climatique, partages des ressources, agro-industrie, FNSEA, etc. » avaient totalement disparu du débat au profit des « écoterroristes, ultra-gauche, guerre, débordements, nombre de gendarmes blessés, manifestant·es interpellé·es ».


Mission accomplie, Monsieur le président !


Cerise sur le gâteau : la récupération politique, et la caricature des oppositions.


Lorsque le sujet de la violence a officiellement remplacé celui des revendications et des origines du mouvement social, le gouvernement accusera toutes personnes et organisations (responsables politiques, personnalités publiques, syndicats, partis politiques, associations, etc.) qui soutiennent le mouvement social de soutenir, voire d’encourager, la violence.


Dans le cadre du mouvement lycéen, le gouvernement qui a asséché les finances de l’éducation, détruit les conditions d’études et envoyé sa police éborgner, mutiler et agresser sexuellement des enfants, est allé jusqu’à déclarer sans trembler ! que tout était de la France Insoumise.


Déclaration reprise par les médias. Sans vérification, sans enquête, sans contradictoire.


C’est ainsi que petit à petit, de mouvements sociaux en mobilisations citoyennes, l’usage de la violence comme stratégie de communication de l’État enferme les défenseurs et les défenseuses des droits sociaux, des droits humains et des droits de l’environnement dans la case médiatique totalement artificielle des promoteurs de la violence.


Refuser la sortie de crise.


L’Union syndicale lycéenne a demandé que le ministère de l’Éducation reçoive au plus vite ses représentants. Deux choses suffiraient à rétablir le calme : Accepter un RDV avec les représentants des lycéens et publier des chiffres sur les remplacements, les effectifs et les postes vacants.


La question qui devrait être posée partout, c’est pourquoi l’État préfère créer et entretenir les conditions de la violence plutôt que d’apaiser la situation, en recevant les syndicats lycéens et publiant ces chiffres ?


Il ne s'agit pas de nier que des violences ont eu lieu, ni que des policiers ont pu être blessés : toute violence est regrettable.


Mais une démocratie en bonne santé sait faire la différence entre traiter la violence et s'en servir. 


Ce que ce texte interroge, c'est un mécanisme : celui par lequel une revendication précise, vérifiable et massivement partagée est remplacée dans le débat public par un décompte de blessés et d'interpellations, souvent fourni par une seule source, rarement contredite. 


À ce jeu, tout le monde perd, y compris ceux qui croient y gagner. Les lycéens, d'abord, à qui l'on répond par des cordons de police quand ils demandent des professeurs, des infirmières et des salles dignes de ce nom. Les forces de l'ordre, ensuite, utilisées comme première et seule réponse à une crise qui n'est pas la leur. Enfin, le débat démocratique lui-même, qui se retrouve réduit à une alternative stérile, pour ou contre la violence, que personne ne conteste. 


Sortir de cette impasse n'exige rien d'extraordinaire. Cela demande aussi une vigilance de notre part à toutes et tous : exiger des médias qu'ils vérifient avant de relayer, des institutions qu'elles rendent des comptes à propos des faits et non à propos des émotions, et de nous-mêmes que nous refusions de nous laisser enfermer dans des questions posées par d'autres. 


Julien Brunel


Julien Brunel

Ce qui se fait sans nous se fait contre nous.

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