top of page

La canicule ou la lutte des classes à température réelle.

  • 25 juil.
  • 5 min de lecture
Canicule, vague de chaleur, la chaine météo, clément sénéchal, lutte des classes

À chaque nouvelle canicule, la même fiction médiatique revient : celle d’une exposition uniforme et générale des individus à la chaleur. Mais il suffit de regarder autour de soi pour que cette illusion communautaire vole en éclats. Il y a d’un côté celles et ceux qui réaménagent discrètement leur mode de vie : travail à distance, migration en bord de mer, pression veloutée sur le bouton de la climatisation. Et celles et ceux qui continuent de livrer les courses et d’arroser les jardins de ces privilégiés, même dans la fournaise.


Car la canicule ne frappe pas « la France » et tous ses résidents indistinctement : elle épouse les inégalités et les rapports de domination, qu’elle a tôt fait d’accentuer. Elle révèle ainsi les vulnérabilités matérielles – et structurelles – des individus. Elle révèle la classe, qu’elle rend invivable. Celle des laissés-pour-compte et des prolétaires, celles et ceux qui vivent dans des logements vétustes, qui subissent l’anomie, qui sont harnachés à un travail pénible. Dans une société capitaliste, on ne transpire jamais à égalité.


Ainsi, les différences de revenus, de logement, de métier et de patrimoine se changent en variations concrètes – et brutales – de fatigue, de sommeil, de santé et d’espérance de vie. Un nouveau darwinisme social s’impose, qui rend les plus vulnérables simplement dispensables. Car les corps soumis à l’étuve ne sont pas seulement entités biologiques, mais outils sociaux : de travail, d’entraide, d’affection. Plombés par la fournaise, ils se recroquevillent et la condition sociale des classes populaires s’affaiblit.


Dans le débat médiatique, on ne mentionne jamais l’appartenance du corps prolétaire à l’autorité d’un employeur. Pourtant, la capacité des uns et des autres à supporter la canicule dépend étroitement de leur possibilité de se soustraire aux exigences du travail quand celui-ci devient tout simplement trop dur. Par conséquent, plus on occupe une position subalterne dans le rapport d’exploitation capitaliste, plus on est exposé aux méfaits de la chaleur. Les consignes sanitaires recommandent de limiter les efforts, mais le salaire de millions de gens dépend précisément du maintien de ces efforts.


La réponse climatique de l’État bourgeois est donc socialement myope : elle fait comme si la prudence était une disposition personnelle, quand elle constitue d’abord un pouvoir matériel. Pour se protéger, il faut disposer de temps, d’espace, d’argent et d’autonomie. Il faut pouvoir interrompre une tâche, modifier son emploi du temps, quitter son domicile ou refuser une situation dangereuse sans perdre son revenu. Et avoir accès aux soins, aux secours, aux refuges. Qui en a réellement les moyens, dans un monde où les services publics disparaissent ?


Le bloc bourgeois n’ignore pas la catastrophe en cours. Il cherche simplement à maximiser ses gains en y appliquant ses recettes habituelles : socialisation des pertes, privatisation des bénéfices. Car le réchauffement climatique ouvre de nouveaux marchés, d’autant plus juteux qu’ils s’annoncent captifs. À l’instar de celui, en plein boom, de la fraîcheur. Ce n’est pas un hasard si la climatisation occupe, souvent dans un registre démagogique, l’essentiel du débat médiatique : elle apporte une réponse rentable et soluble dans les logiques de marché dominantes. Qu’elle ne fasse qu’allonger les délais de l’inaction climatique apparaît dès lors secondaire.


Indispensable dans un hôpital, une maison de retraite, une crèche ou un logement exposé à des températures dangereuses, la climatisation est un luxe qui dégrade encore davantage l’espace commun quand elle est laissée aux mains des capitalistes, qui la commercialisent sous forme d’équipements privés. La chaleur nourrit ainsi de nouvelles formes de consommation et de spéculation : un logement mieux situé, une voiture plus confortable, une résidence dans une région moins exposée, etc. Aujourd’hui, les ultra-riches financent même leurs propres igloos.


Un marché distribue les marchandises en fonction de la solvabilité, non de la vulnérabilité. Il n’équipe pas spontanément la chambre de l’enfant asthmatique ou l’appartement de la personne âgée isolée – mais d’abord le mode de vie des plus riches. Le capitalisme climatique n’enrayera pas le réchauffement : il cherchera à le rendre profitable. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’orthodoxie néolibérale conseille de laisser filer les températures : l’économie qui refuse de renoncer aux activités destructrices prépare déjà les services qui permettront à une minorité d’en supporter les conséquences.


C’est pourquoi il est urgent de sortir de l’environnementalisme moral pour entrer dans l’écologie de rupture. L’heure n’est plus au happening récréatif, au plaidoyer mondain et à la sensibilisation. Mais au retour de la lutte des classes. Depuis les années 1970, l’écologie officielle a cru pouvoir s’en exonérer, en dépolitisant son propre objet, supposément supérieur aux clivages partisans. Ce faisant, elle l’a rendu inoffensif et nous a fait perdre un temps précieux. Car le péril climatique ne surplombe pas la lutte des classes : il la redéfinit.

Ces dernières décennies, l’environnement s’est constitué en secteur spécialisé, avec ses administrations, ses associations, ses experts, ses professionnels, ses bailleurs et ses stars. Il est devenu possible de défendre la nature sans remettre en cause la propriété des entreprises, la distribution des richesses ou le pouvoir patronal. Dès lors, l’écologie a gagné en reconnaissance institutionnelle ce qu’elle a perdu en capacité de confrontation. Avec la mutation caniculaire, ce temps est révolu.


On ne répondra pas à l’offensive thermique du capitalisme en ajoutant davantage de pédagogie à une politique matériellement injuste. Il faut changer la politique elle-même, en s’appuyant sur la majorité sociale. Parant, une écologie populaire ne peut pas commencer par l’énumération des travers et des renoncements individuels. Elle doit d’abord garantir des protections collectives et améliorer concrètement les conditions d’existence. De même, elle doit cesser de blâmer les « beaufs » ou « l’activité humaine » pour nommer ses vrais adversaires : les capitalistes. Et doit poser la question de la propriété : celle des moyens de production, celle du patrimoine, celle du surplus économique.


Tant que les décisions d’investissement resteront soumises aux exigences de rendement d’une minorité d’actionnaires, la planification écologique restera un slogan électoral. Car on ne peut pas demander au capital de renoncer spontanément à l’accumulation qui le définit, même contre des labels et des certifications. Il faut donc transférer vers la décision collective une part croissante du pouvoir aujourd’hui détenu par les propriétaires des grandes entreprises, des banques, des infrastructures et des « ressources naturelles ». Ce qui implique, ipso facto, de sortir du capitalisme, qui n’est pas qu’un mode de production : mais aussi un ordre social et politique.


Les classes dominantes ont déjà commencé à préparer leur propre adaptation. Elles diversifient leurs propriétés, sécurisent leurs approvisionnements, privatisent leur accès à l’espace, à l’eau, à la mobilité et à la fraîcheur. Elles ne se représentent pas nécessairement l’avenir comme une catastrophe absolue. Elles imaginent plutôt une société plus brutale, plus inégalitaire, dans laquelle leur position leur permettra encore de vivre convenablement. Le principal danger n’est peut-être pas que personne ne survive au réchauffement climatique à terme, mais qu’une minorité puisse y survivre assez confortablement pour ne jamais avoir intérêt à l’empêcher. Et que cette minorité ne cesse jamais de gouverner.


En ce sens, l’écologie de combat développée par les Soulèvements de la Terre place les curseurs de la confrontation au bon niveau. De même, certaines fractions syndicales, comme le réseau éco-syndicaliste, en revitalisant les coordonnées de la lutte salariale, font œuvre utile. 


Mais la période qui s’ouvre devant nous sera d’abord déterminée par la bataille électorale pour le pouvoir exécutif, puis législatif. Nous n’avons plus le temps pour laisser ces leviers de pouvoir à nos adversaires. Il faut déverrouiller nos options. C’est pourquoi s’engager avec la France insoumise, la seule à ce jour à proposer une candidature de confrontation crédible, m’apparaît prioritaire. Car qui d’autre peut se qualifier au deuxième tour de la présidentielle avec des orientations anticapitalistes ?


Témoigner ne suffit pas à changer le monde – et le monde nous échappe.



Canicule, vague de chaleur, la chaine météo, clément sénéchal, lutte des classes

Pour prolonger cette réflexion, retrouvez Pourquoi l'écologie perd toujours de Clément Sénéchal : un essai qui démonte les impasses de l'écologie institutionnelle et montre pourquoi la justice climatique ne peut se construire sans affrontement avec le capitalisme.

bottom of page