top of page

La souveraineté numérique que la France n'a pas : entre le G7 d'Évian et l'appel des BRICS.

  • 18 juin
  • 4 min de lecture

Au moment précis où Emmanuel Macron accueille les chefs d'État à l'Hôtel Royal d'Évian-les-Bains pour le 52ᵉ sommet du G7, la France traverse une contradiction géopolitique qu'aucune déclaration conjointe ne saurait dissoudre. Le pays qui préside le G7 en 2026 sous la bannière de « bâtir des ponts avec les BRICS » est le même qui, en avril dernier, a ordonné à l'ensemble de ses ministères l'élimination des dépendances numériques extra-européennes d'ici l'automne. La simultanéité est révélatrice : la puissance qui se proclame artisan du multilatéralisme numérique ne maîtrise pas même le système d'exploitation des ordinateurs de ses fonctionnaires.


La crise du partenariat entre la France et le bloc BRICS+ ne relève pas d'un alignement idéologique ou d'un opportunisme diplomatique. Il s'agit d'une crise structurelle dont la racine se lit avec précision à travers le Digital Sovereignty Index (DSI), un indice comparatif publié par le BRICS+ Tech Forum qui mesure la puissance technologique des États à partir de seize sous-dimensions, regroupées en quatre couches interdépendantes : matériel (hardware), logiciel (software), cognition et gouvernance. L'indice évalue, pour chaque pays, le degré de contrôle souverain exercé sur les infrastructures physiques, les plateformes numériques, les capacités de recherche et d'innovation, ainsi que les cadres normatifs qui régissent l'écosystème technologique national. Appliqué au cas français, le DSI révèle des fractures que la rhétorique macronienne sur l'« autonomie stratégique » s'obstine à recouvrir d'un vernis institutionnel.


Le substrat matériel et logiciel : une souveraineté de surface


Dans la dimension matérielle du DSI, la France et l'Union européenne accusent un déficit que les documents mêmes de la Commission reconnaissent en des termes de moins en moins euphémiques. L'European Chips Act, lancé en 2022 avec l'objectif de porter la part européenne dans la production mondiale de semi-conducteurs à 20 % d'ici 2030, arrive en 2026 avec des résultats modestes et une deuxième mouture déjà en préparation, qui admet que le problème central n'est pas seulement l'offre, mais l'absence de demande européenne pour la technologie européenne. L'Europe dispose de fournisseurs de rang mondial en équipements de fabrication, en produits chimiques industriels et en capteurs automobiles, mais la fabrication des puces qui font tourner sa propre économie se trouve à Taïwan, en Corée du Sud et, de manière croissante, aux États-Unis. Pendant ce temps, la Chine, centre de gravité du BRICS, bâtit une chaîne de semi-conducteurs qui, bien qu'encore déficitaire en nœuds avancés, progresse à un rythme que l'Europe peine à suivre.


La couche logicielle prolonge ce paradoxe. La décision de la DINUM, en avril 2026, de migrer les postes de travail de l'administration française de Windows vers Linux et de remplacer Teams et Zoom par la plateforme nationale Visio constitue le geste de souveraineté numérique le plus concret jamais entrepris par un État européen. Toutefois, cette substitution opère à la couche de surface, le bureau et l'interface visible, tandis que l'infrastructure de cloud sous-jacente demeure à prédominance américaine. Tant que 80 à 83 % des dépenses européennes en logiciels professionnels de cloud iront à des entreprises américaines, et tant que les données de santé du Health Data Hub seront en cours de migration hors du cloud de Microsoft, la souveraineté numérique française restera, en termes opérationnels, une souveraineté de bureau.


Cognition et gouvernance : le découplage français


La troisième couche du DSI, la cognition, englobe la formation du capital humain technologique, la capacité de recherche appliquée et l'autonomie épistémique dans la définition des problèmes que la technologie est appelée à résoudre. La Chine forme chaque année davantage d'ingénieurs en IA que l'Europe tout entière. L'Inde, qui préside les BRICS en 2026 et à laquelle Macron a adressé des signaux diplomatiques explicites en matière de coopération sur l'intelligence artificielle, a construit une infrastructure cognitive fondée sur le volume démographique et l'investissement étatique que la France, avec son système universitaire sous-financé et sa fuite des cerveaux vers la Californie, ne parvient pas à reproduire. La France a accueilli l'AI Action Summit à Paris en 2025, mais entre accueillir des sommets et produire des modèles fondationnels compétitifs, il existe un gouffre qu'aucun communiqué diplomatique ne comble.


La gouvernance est, ironiquement, la couche où la France conserve sa position la plus solide. Le RGPD, l'AI Act, le Digital Markets Act et le Digital Services Act constituent un corpus normatif sans équivalent mondial. Or, une gouvernance sans substrat matériel ni cognitif est une régulation dans le vide. La France régule ce qu'elle ne produit pas, établit des normes pour des technologies qu'elle ne fabrique pas, fixe des règles pour des plateformes qu'elle ne contrôle pas. Ce découplage entre capacité normative et capacité productive, que le DSI permet de mesurer en croisant les scores des quatre couches, est ce qui rend la position française structurellement fragile.


La croisée des chemins


Macron a déclaré à Davos, en janvier 2026, que la France chercherait à bâtir des ponts avec les BRICS, et a appelé les autres pays européens à faire de même. Pierre de Gaulle, petit-fils du général et militant présent dans les forums multilatéraux, quoique dépourvu de fonction institutionnelle dans la politique française, est allé plus loin en avril : il a déclaré à TASS que la France devrait adhérer aux BRICS et « reconsidérer entièrement » ses relations avec les États-Unis, qu'il a qualifiés d'« agressifs et imprévisibles ». L'enjeu, entre ces deux postures, n'est pas un choix binaire entre blocs, mais la capacité de la France à négocier depuis une position d'autonomie technologique réelle.


Les données du DSI suggèrent que cette capacité est, à ce jour, limitée. Une puissance qui dépend de semi-conducteurs asiatiques pour son industrie, du cloud américain pour ses données de santé et de modèles d'IA entraînés en Californie pour ses politiques publiques ne négocie pas avec le BRICS+ depuis une position de force, mais depuis une position de nécessité. La crise du partenariat franco-BRICS ne portera pas préjudice à la France par la voie de l'isolement diplomatique, improbable pour un membre permanent du Conseil de sécurité. Elle lui portera préjudice par l'érosion progressive de la capacité technologique qui transforme le pouvoir formel en pouvoir effectif. Au XXIᵉ siècle, une souveraineté qui ne se traduit pas en silicium, en données et en modèles est, de plus en plus, une souveraineté de papier.



La souveraineté numérique que la France n'a pas : entre le G7 d'Évian et l'appel des BRICS. - Laura Ludovico - Bloc Populaire

bottom of page