La police municipale de Montpellier fait-elle du maintien de l'ordre ?

Casques, boucliers, visages masqués, ordres reçus de la BAC : pendant le mouvement lycéen, des agents de la police municipale de Montpellier ont été vus à proximité des lycées, face aux lycéennes et lycéens. Alors que la majorité municipale nie, des images nous montrent explicitement ces agents au contact des manifestantes et manifestants.
Retour sur une dérive qui s'inscrit dans une longue histoire de la répression policière en France et sur ce que nous proposons pour y mettre fin.
La police municipale de Montpellier fait-elle du maintien de l'ordre ? C'est la question que j'ai posée au maire de Montpellier, Michaël Delafosse (PS), lors du conseil municipal du 6 octobre 2026. C'est son premier adjoint, Sébastien Côte (PS), chargé de la sécurité et de la tranquillité publique, qui m'a répondu : « Je vous mets au défi de montrer une seule image d'un policier municipal au contact d'un manifestant. »
Défi relevé.

En effet, quelques jours plus tard, l'Observatoire des libertés de Montpellier (OLM), groupe d'observatrices et d'observateurs lié à la Ligue des droits de l'Homme, publiait un rapport avec des photos et vidéos à l'appui. Depuis le début de la mobilisation lycéenne, le 29 septembre 2026, ses équipes documentent la manière dont les forces de l'ordre encadrent les manifestations, et vérifient que leur action reste proportionnée.

Leur constat est clair : la police municipale de Montpellier aurait outrepassé son rôle en participant à des missions de maintien et de rétablissement de l'ordre. Une première fois sur la place de la Comédie, en appui de la Compagnie départementale d'intervention (CDI). Une seconde fois aux abords du lycée Jean-Mermoz, le 1er octobre 2026, où des agents municipaux équipés de casques et de boucliers faisaient face à des lycéennes et des lycéens aux côtés de la Brigade anti-criminalité (BAC). Ainsi, l'Observatoire rapporte que la BAC aurait indiqué à plusieurs reprises où se positionner et où se déplacer. Le rapport relève enfin que plusieurs agents municipaux avaient le visage masqué, rendant toute identification impossible. La police municipale n’ayant aucun moyen d'identification comme le RIO par exemple.
Ces faits ne sont pas anodins. En effet, la police municipale agit sous l'autorité du maire pour des missions de prévention, de surveillance, de tranquillité et de sécurité publiques du quotidien. Le maintien de l'ordre lors de manifestations revendicatives relève de l'État, sous l'autorité du préfet, et de forces spécialement formées pour cela. Si des policiers municipaux ont été placés de fait sous les ordres de la BAC pour faire face à des cortèges lycéens, la question n'est plus seulement politique, elle devient également juridique.
Une police de proximité ne s'équipe pas contre des enfants.
En tant que conseillère municipale et métropolitaine et étudiante, j'étais présente lors de ces manifestations lycéennes et voir la police municipale de ma ville en tenue dite « anti-émeute » m'a alertée et questionnée sur son rôle.
En effet, avec mon groupe municipal, nous défendons une police de proximité et une police municipale désarmée qui ne se livre pas à des missions de maintien de l’ordre. Nous voulons le rétablissement de la confiance entre la police et les habitantes et habitants. Mais comment reconstruire cette confiance quand la police municipale intervient auprès de mineurs avec des casques et des boucliers, parfois le visage masqué, sans aucun moyen de les identifier ? Dès lors, avec de tels équipements, que l’on veuille ou non, les rapports entre la police et la population changent incontestablement.
C’est donc une question de société qui est posée ici : quelle police voulons-nous, et pour protéger qui ?
D'abord dans les quartiers populaires.
Cette violence policière est le fruit d’une politique sécuritaire et répressive qui existe depuis plusieurs années. Depuis plus de 20 ans, les violences policières se sont multipliées, et elles ont d'abord frappé les quartiers populaires, visant en premier lieu les personnes non blanches, en particulier les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes.
Les chiffres sont ceux du Défenseur des droits qui évoque dans une enquête, déjà en 2016 que ces jeunes hommes avaient une probabilité 20 fois plus élevée que le reste de la population d'être contrôlés. En 2024, 52 personnes sont mortes lors d'une intervention policière, dont 29 par balle. 50 en 2023. Sur 20 ans, 162 personnes sont mortes après un contrôle ou une tentative de contrôle. Chaque jour, trois affaires de violences policières sont ouvertes. Entre 2016 et 2024, elles ont augmenté de 59 %. En 2025, la nouvelle édition de l'enquête, publiée, montre que rien n'a changé sur le fond : ils restent 4 fois plus exposés à un contrôle d'identité, et 12 fois plus exposés à un contrôle « poussé » : fouille, palpation, ordre de quitter les lieux. Le 26 juin 2025, la Cour européenne des droits de l'homme condamnait la France pour contrôle d'identité discriminatoire (CEDH - 2025 - Seydi et autre c/ France)
Ainsi, au-delà des statistiques, ce sont des noms : Zyed Benna et Bouna Traoré, tués en 2005 à Clichy-sous-Bois en fuyant un contrôle. Adama Traoré, tué en 2016 après son interpellation à Beaumont-sur-Oise. Nahel Merzouk, 17 ans, tué par un tir policier à Nanterre en juin 2023. Des quartiers entiers ont appris que la police n'était pas là pour les protéger.
Puis dans les manifestations, et bien avant les Gilets jaunes.
Cette violence s'est ensuite étendue aux manifestations. Le mouvement des Gilets jaunes, en 2018-2019, est souvent présenté comme le moment où la France aurait découvert la brutalité de son maintien de l'ordre : des dizaines de personnes éborgnées ou mutilées par des tirs de LBD et des grenades, et la mort de Zineb Redouane, 80 ans, touchée par une grenade lacrymogène à sa fenêtre à Marseille en décembre 2018. Mais ce n'était pas un commencement.
Le 17 octobre dernier, au-delà de la journée historique de mobilisation que nous avons vécue partout dans le pays, nous commémorions également la date du 17 octobre 1961. Ce soir-là, à Paris, des dizaines de milliers d'Algériennes et d'Algériens manifestaient pacifiquement contre le couvre-feu discriminatoire qui leur était imposé. Sous l'autorité du préfet de police Maurice Papon, la police les a frappés, raflés, et a jeté des manifestants dans la Seine. Les historiens estiment que plusieurs dizaines, sans doute plus d'une centaine de personnes ont été tuées. Un massacre d'État, longtemps nié.
C’est aussi en 1986, face à la loi Devaquet et à la sélection à l'université, que la jeunesse est dans la rue. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, Malik Oussekine, étudiant de 22 ans, est frappé à mort par des policiers dit « voltigeurs » à moto dans un hall d'immeuble du Quartier latin à Paris. La loi est retirée et le peloton dissous. Pourtant, 33 ans plus tard, en mars 2019, ces binômes de policiers à moto réapparaissent à Paris sous le nom de BRAV-M.
Et la liste ne s'arrête pas là : Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive à Sivens en 2014, la répression du mouvement contre la loi Travail en 2016, les violences contre les manifestations pour les retraites et à Sainte-Soline en 2023. Et en 2026, depuis le début de la mobilisation lycéenne, nombreuses et nombreux sont des jeunes, voire très jeunes qui ont été mutilés, blessés, violentés alors qu’ils se mobilisent pacifiquement pour leur droit à vivre dignement.
Ce fil historique dit une chose : quand une police s'habitue à traiter une partie de la population en ennemie, cette logique finit par s'étendre à tous ceux qui contestent. Ce qui a été toléré dans les quartiers populaires et contre les personnes non blanches dans un premier temps, s’étend aujourd’hui à toutes les personnes qui contesteraient le pouvoir dans des manifestations pacifiques.
À chaque époque, on nous a assuré que les violences étaient des bavures isolées, que les images ne disaient pas tout, que les accusations étaient infondées. Lorsqu'un élu me lance « je vous mets au défi » en conseil municipal, alors cela s'inscrit dans cette tradition du déni autour du mythe que la police est l’institution qui protège sa population et qui ne pourrait en aucun cas lui faire de mal.
La police municipale est la seule force de police sur laquelle une ville a directement prise. En ce sens, le cas de la ville de Montpellier montre concrètement le choix entre deux modèles : une police de proximité, désarmée, qui connaît et protège les habitantes et les habitants, ou une police qui s'équipe pour les affronter. En laissant des agents casqués, parfois masqués, sans aucun moyen de les identifier (non port de RIO) faire face à des lycéennes et des lycéens.
Contrôler l'action des forces de l'ordre c'est également un droit et un devoir dans une démocratie. Plus que jamais, nous devons continuer de l’exercer.
Livia Jampy

Les photos présentes dans cet article représentent la police municipale de Montpellier mobilisée aux côtés de CRS, lors des mobilisations récentes. Elles ont été prises par l’Observatoire des libertés de Montpellier.


