Maricarmen, 87 ans : malgré la mobilisation populaire, la police l'expulse pour que la spéculation encaisse.

« La police menace et frappe au lieu de protéger Maricarmen. » — Irene Montero
© Dani Gago — Tous droits réservés. L’ensemble des photographies et vidéos publiées dans cet article, toutes prises le 23 septembre 2026, jour de l’expulsion de Maricarmen, sont la propriété de Dani Gago et ne peuvent être reproduites, diffusées ou utilisées sans son autorisation préalable.
Ce 23 septembre, à Madrid, Maricarmen, 87 ans, a quitté en civière l'appartement dans lequel elle vivait depuis 71 ans. Quelques heures auparavant, la police avait évacué les centaines de militantes et militants venus empêcher son expulsion. Les images de l'intervention policières ont rapidement circulé : devant l'immeuble de la rue Alcalde Sáinz de Baranda, des policiers lourdement armé séparait Maricarmen de celles et ceux venus la soutenir.

Irene Montero, eurodéputée, présente sur place a dénoncé cette intervention. Réagissant aux images de l'expulsion et à l'attitude des forces de l'ordre, elle a lancé : « La police menace et frappe au lieu de protéger Maricarmen. »
La scène résume brutalement le conflit qui se joue ici : d'un côté, une femme de 87 ans qui veut rester dans le logement où elle a vécu la majeure partie de sa vie ; de l'autre, une procédure judiciaire permettant au propriétaire de récupérer le logement ; entre les deux, un dispositif policier immoral chargé de faire appliquer une décision favorable à la spéculation immobilière.
Mais réduire cette histoire à un simple conflit locatif serait passer à côté de l'essentiel.
Maricarmen est le symbole de cette société qui ne demande qu'à être protégé des intérêts privés puissants du capitalisme prédateur.
71 ans dans le même logement.
Maricarmen vit dans cet appartement depuis 1956. Elle y a grandi, y a vécu avec ses parents et y a passé plus de sept décennies.
Son logement était soumis à un ancien régime de location à loyer réglementé. Après le décès de son père, puis celui de sa mère, le contrat a été successivement transmis. C'est précisément cette succession qui a constitué le cœur du contentieux judiciaire. La propriétaire actuelle contestait la validité de la dernière subrogation du bail.
Lorsque le logement a été acquis par Urbagestión Desarrollo e Inversión, la situation a changé radicalement.
Maricarmen payait environ 500 euros par mois. Le nouveau propriétaire demandait jusqu'à 2 650 euros mensuels, soit plusieurs fois le montant du loyer qu'elle acquittait jusque-là. Sa pension était d'environ 1 350 euros.
À 87 ans, Maricarmen n'avait pas seulement affaire à une augmentation de loyer. Elle faisait face à la possibilité de perdre le logement dans lequel elle avait passé 71 années de sa vie. Elle l'a résumé elle-même quelques jours avant l'expulsion : elle ne savait pas où elle dormirait.
Le 23 septembre, après plusieurs reports et plusieurs tentatives d'expulsion, la procédure a finalement été exécutée. Maricarmen a été évacuée en civière par les services du Samur avant d'être conduite vers l'hôpital Gregorio Marañón.

« Où es-tu, Cayetana ? »
L'intervention policière a provoqué une vive réaction d'Irene Montero.
Présente sur place, et alors qu'un policier lui demandait de se tenir à distance, l'eurodéputée de Podemos lui a rappelé sa fonction. L'agent lui a répondu qu'elle était « une citoyenne comme les autres ». La scène a ensuite été largement diffusée sur les réseaux sociaux.
Après l'intervention, Montero s'est également adressée publiquement à la députée de droite Cayetana Álvarez de Toledo, qui avait commenté la vidéo.
« Où es-tu, Cayetana ? Tu te réjouis qu'on expulse une femme de 87 ans ? », avant de dénoncer une police qui « menace et frappe au lieu de protéger Maricarmen ».

Pour nous toutes et tous, l'enjeu dépasse le seul déroulement de l'expulsion. La question est celle de la priorité donnée par les institutions : protéger une personne vulnérable de la perte de son logement ou garantir jusqu'au bout l'exécution d'une décision permettant à un multipropriétaire de récupérer un bien.
Cette question devient encore plus politique lorsque l'on regarde ce qui se passe ailleurs dans le pays.
La police pour faire appliquer l'expulsion.

Face aux militantes et militants venus empêcher l'expulsion, la police a déployé un important dispositif pour libérer l'accès à l'immeuble et permettre l'exécution de la décision judiciaire.

C'est précisément ce rôle qu'a dénoncé Irene Montero, présente sur place : « La police menace et frappe au lieu de protéger Maricarmen. »
Pour les collectifs du logement, cette intervention illustre une contradiction brutale : la puissance publique mobilise sa force pour garantir l'exécution d'une expulsion, alors même qu'une femme de 87 ans risque de perdre le logement où elle a vécu pendant 71 ans. La police n'a pas décidé de l'expulsion, mais elle en a assuré l'exécution. Et c'est cette mise au service de la propriété privée que les mobilisations contestent.


Et au milieu de cette scène, un détail est difficile à ignorer : au poignet d’un policier chargé de faire appliquer l’expulsion apparaît une croix de Bourgogne.
Ce symbole est celui des requétés carlistes engagés dans le camp franquiste pendant la guerre d'Espagne. L’Espagne porte encore les traces de cette histoire : des dizaines de milliers de personnes ont été victimes de la répression franquiste et des milliers de fosses liées à la guerre civile et à la dictature demeurent recensées.
Voir aujourd’hui ce symbole sur le poignet d’un agent participant à l’expulsion d’une femme de 87 ans est, à tout le moins, une image politiquement lourde de sens quant au danger de l'extrême droite sur la société.
L'Espagne face à une crise du logement.

L'histoire de Maricarmen n'est pas un accident isolé.
En 2025, 25 540 expulsions ont été exécutées en Espagne, selon les données du Conseil général du pouvoir judiciaire. Parmi elles, 18 317 résultaient de procédures liées à la législation sur les locations, soit 71,7 % du total.
Dans le même temps, l'accès au logement est devenu un obstacle majeur à l'autonomie des jeunes.
Selon l'Institut national de statistique espagnol, 44,3 % des personnes âgées de 26 à 34 ans vivaient encore chez leurs parents en 2025. Parmi celles qui se trouvaient dans cette situation, 47,3 % déclaraient que la raison principale était l'impossibilité financière d'acheter ou de louer un logement.
Le problème n'est donc pas uniquement celui des expulsions.
C'est celui d'un marché dans lequel le prix du logement augmente alors même que la capacité d'une partie croissante de la population à y accéder diminue.

L'INE apporte un autre indicateur particulièrement révélateur : parmi les personnes ayant cherché un logement sans parvenir à déménager en 2025, 67,2 % citaient le prix excessif comme principale raison de leur échec.
Autrement dit : le problème n'est pas seulement qu'il n'y aurait pas suffisamment de logements. C'est aussi que le logement disponible devient inaccessible à celles et ceux qui en ont besoin.
Quand le logement devient un actif financier.
C'est ici que le cas de Maricarmen prend une dimension politique.
Un logement peut être considéré de deux manières.

Comme un lieu de vie, d'abord : un endroit où l'on habite, où l'on vieillit, où l'on construit des relations et une existence.
Mais il peut également être considéré comme un actif, susceptible d'être acheté, vendu, valorisé et transformé en source de rendement.
Ces deux logiques ne coïncident pas.
Lorsque la valeur d'un logement augmente fortement, le propriétaire peut avoir intérêt à récupérer le bien, à augmenter son loyer ou à le revendre. Pour la personne qui y habite, la même opération peut signifier une hausse impossible à payer ou une expulsion.
C'est cette contradiction que les mouvements du logement espagnols dénoncent depuis des années.

Dans le cas de Maricarmen, elle apparaît de manière presque brutale : un logement dans lequel une femme a vécu pendant 71 ans devient un actif dont la valeur locative est considérablement supérieure au montant qu'elle peut payer.
Irene Montero a formulé cette critique : « Si nous interdisions l'achat pour spéculer, Urbagestión ne serait pas propriétaire de la maison de Mari Carmen. »

La question posée est alors celle de la finalité de la propriété immobilière : jusqu'où peut-on considérer le logement comme une marchandise comme les autres lorsqu'il constitue une nécessité fondamentale ?
« La vivienda es un derecho. »
Cette conception conduit à défendre une rupture avec la logique qui consiste à laisser le marché déterminer seul l'accès au logement.
Dans cette perspective, plusieurs mesures sont avancées : augmenter massivement le parc public de logements, maintenir durablement ces logements hors du marché spéculatif, récupérer les logements laissés vacants par les grandes structures financières, limiter les achats immobiliers destinés à la spéculation et renforcer la protection des locataires menacés d'expulsion.

L'objectif est de faire primer la fonction sociale du logement sur sa seule valeur financière.
Au Parlement espagnol, cette ligne politique a notamment été résumée par l'idée qu'il fallait « interdire d'acheter pour spéculer » et que les logements vacants détenus par des banques ou des fonds d'investissement puissent être intégrés au parc public.
Elle pose une question simple : à quoi sert une politique du logement si elle ne permet pas à celles et ceux qui vivent dans un logement d'y rester ?
Face à la spéculation, construire du logement public.
L'un des points centraux de cette approche consiste à ne pas se contenter de subventionner le marché privé.
Construire du logement social, mais ensuite permettre qu'il soit revendu ou qu'il retourne progressivement sur le marché, ne permet pas de constituer durablement un parc public.

L'alternative consiste donc à développer un véritable parc public de logements , avec des logements qui restent durablement sous contrôle public.
L'objectif dans les propositions parlementaires est considérable : atteindre jusqu'à 1,5 million de logements publics supplémentaires d'ici 2035, tout en mobilisant les logements inutilisés appartenant à des banques ou à des fonds d'investissement.
Dans les zones soumises à une forte pression immobilière, cette logique implique également de limiter les usages qui retirent des logements du marché résidentiel et d'empêcher que l'achat immobilier soit principalement motivé par la recherche d'une plus-value.

Cette orientation part d'un constat : lorsqu'un logement devient un placement financier, la personne qui l'occupe peut entrer en concurrence avec le rendement attendu du capital.
Et dans cette confrontation, les locataires disposent rarement des mêmes moyens que les propriétaires institutionnels.
Une expulsion qui aurait pu être évitée ?
L'affaire Maricarmen soulève d'autant plus de questions que plusieurs solutions avaient été évoquées avant l'expulsion.
Les administrations disposaient depuis plusieurs mois de scénarios comprenant notamment l'acquisition du logement ou son expropriation afin de l'intégrer au parc public. Une personne s'était également proposée de prendre en charge le loyer de Maricarmen, proposition qui n'a pas permis d'empêcher l'expulsion.
L'ONU avait elle aussi demandé la suspension de l'expulsion ou la garantie d'une solution de logement adéquate pendant l'examen du dossier.
Pourtant, le 23 septembre, la procédure a été menée à son terme.

Et c'est peut-être là que se situe le cœur politique de cette affaire.
Une expulsion n'est jamais seulement une opération administrative lorsqu'elle concerne une personne de 87 ans qui vit dans le même logement depuis 71 ans.
Elle révèle un rapport de force entre le droit de propriété, les décisions judiciaires, les politiques publiques et le droit à disposer d'un logement.
« La vida por delante del lucro. »
Après l'expulsion, les mobilisations ne se sont pas arrêtées.
Ce 23 septembre au soir, des rassemblements ont eu lieu dans plusieurs villes espagnoles à l'appel des collectifs du logement. À Madrid, plusieurs milliers de personnes se sont réunies pour dénoncer l'expulsion et réclamer des mesures contre les expulsions et les fonds immobiliers. Des manifestations ont également eu lieu dans onze autres villes.

Le mouvement résume sa revendication autour d'une opposition fondamentale : faire passer la vie avant le profit et le droit au logement avant les intérêts économiques de quelques propriétaires.
Irene Montero s'inscrit dans cette bataille lorsqu'elle affirme que l'achat immobilier destiné à la spéculation doit être interdit et que la puissance publique doit reprendre le contrôle d'une partie du parc immobilier.
Mais l'affaire Maricarmen pose une question encore plus élémentaire.

Que vaut le droit au logement s'il peut être subordonné jusqu'au bout à la rentabilité d'un bien immobilier ?

À 87 ans, Maricarmen a perdu son appartement.
Elle n'a pas perdu seulement quatre murs.
Elle a perdu le lieu dans lequel elle avait vécu pendant 71 ans.
Elle a perdu son toit.
Et derrière son histoire, c'est une bataille beaucoup plus vaste qui se joue : celle de savoir si l'Espagne sera une société où le logement sert d'abord à vivre, ou un marché où l'on vit là où le capital veut bien nous laisser vivre.
Merci à Dani Gago.
Le Bloc Populaire tient à remercier chaleureusement Dani pour son travail photographique et pour nous avoir permis de partager ces images. À travers ses photographies, Dani documente au plus près les mobilisations, les actions et évènements du parti politique Podemos et de ses élu.es, les luttes sociales et les réalités politiques qui traversent l’Espagne. Son travail de terrain permet de garder une trace de ces moments et de donner à voir ce que les images de presse ne montrent pas toujours.


