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De la mobilisation à la conscience populaire : trois axes pour comprendre le mouvement lycéen.

7 oct.
5 min de lecture

mobilisation lycéenne

Depuis une semaine, le sujet lycéen s'embrase et les médias montrent surtout les poubelles qui brûlent. Pourtant, lorsqu'on dépasse cet écran de fumée médiatique, ce mouvement apparaît comme un moment politique et social bien plus profond.

Après avoir vécu toute la semaine les mobilisations à Toulouse, ce qui me frappe avant tout, c'est la création d'une conscience collective. Une conscience qui peut être analysée à travers trois phénomènes.


  1. Une mobilisation qui dépasse les frontières habituelles


D'abord, lorsqu'on regarde les images qui nous parviennent, on remarque partout la même chose : des lycées gris, parfois délabrés, parfois moins, entourés de barres d'immeubles, de quartiers pavillonnaires, de champs ou de monuments. Une diversité de paysages qui dessine finalement le visage de tout le pays.


Pour ma part, j'ai participé à ces mobilisations dans plusieurs quartiers toulousains très différents socialement. Mais surtout, en tant que co-animateur des Jeunes Insoumis de Toulouse, nous avons reçu des sollicitations venues de territoires qui, habituellement, restent à l'écart des mobilisations politiques et qui témoignent d’un véritable engouement spontané. 


On observe une union qui peut être totalement dévastatrice pour le gouvernement entre les centres-villes bourgeois, les quartiers populaires, les quartiers résidentiels et les campagnes populaires.  Ce dernier échelon est important, puisque dans ces établissements, on trouve des jeunes qui sont destinés à exercer toute leur vie un travail technique, manuel et moins rémunéré; une perspective qui laisse peu de place à l’enchantement. 


Ce qui se dessine peut-être aujourd'hui, c'est une rencontre entre des jeunesses que tout semble séparer : les centres-villes bourgeois, les quartiers populaires, les quartiers résidentiels et les campagnes populaires. Une génération se retrouve autour d'une même question : celle de son quotidien et de son avenir.


À titre personnel, si je me suis engagé en politique, c'était avec la conviction que ceux qui viendraient après nous prendraient la relève. Et c'est exactement ce qui est en train de se passer.


  1. Des revendications communes


Cette mobilisation est spontanée. Elle ne naît pas d'un appel lancé par des responsables politiques. Elle naît d'un emballement entre lycéens eux-mêmes.


Dans mon expérience militante, les mobilisations lancées d'en haut fonctionnent rarement. Ici, il y a autre chose : une émulation née d'un ras-le-bol partagé

Le ras-le-bol de collégiens qui ont passé leur brevet cet été dans des conditions déplorables. J’ai entendu cette semaine des tout jeunes lycéens qui avaient dû passer leur brevet dans un self, faute d'espace où il faisait meilleur. Le ras-le-bol également, de conditions d'études qui se dégradent. Des enseignants qui manquent. Des options qui ferment. Des sections supprimées faute de moyens. Des établissements vétustes. Et derrière cet empilement, des possibilités d'avenir qui disparaissent.


Une partie de la jeunesse se voit aussi affronter un mur terrifiant. Celui de la sélection algorithmique avec Parcoursup, mais aussi celui de la sélection financière. Cette dernière peut se justifier en ne pouvant pas accéder aux études souhaitée et en ne pouvant pas aller dans le privé ou bien tout simplement de ne pas avoir les moyens de quitter le domicile et d’étudier dans de bonnes conditions ou en ne travaillant pas. 

Et c'est là un élément central : que l'on soit à Henri-IV à Paris ou dans un lycée à Saint-Gaudens en Haute-Garonne, les revendications se ressemblent. Partout revient la même exigence : de la dignité pour étudier. 


  1. Une expérience collective qui crée de la conscience


Enfin, il existe une dimension dont on parle encore peu : la dimension culturelle de cette mobilisation. Quand on regarde les images produites par les lycéens eux-mêmes, on ne voit pas seulement de la colère. On voit aussi de la joie à exprimer sa colère et contester l’ordre établi.


Une joie collective qui rappelle, dans sa fonction sociale, certains moments populaires comme les carnavals : des périodes où l'ordre habituel est suspendu, où l'espace public est réinvesti et où l'on se retrouve ensemble. Ainsi, les personnages de la culture populaire dans leur grande variété se retrouvent sur les blocus avec des musiques qui parlent à tout le monde, dans un esprit de concorde et d’émulation culturelle via les réseaux sociaux propre à une certaine culture française de l’humour dans des moments de tension extrême. Cette tradition culturelle est pourtant brutalement interrompue par les affrontements ou les interventions policières que nous avons vu toute la semaine. En témoigne les 2782 interpellations de la semaine qui dépasse presque le nombre de l’ensemble des gilets jaunes. Malgré cela, l’esprit de résistance et de joie subsiste. 

Pour beaucoup de lycéens, ces mobilisations sont aussi des moments où l'on sort de l'isolement créé par des parcours scolaires toujours plus fragmentés. Entre les spécialités, les options et les emplois du temps éclatés, les élèves partagent rarement aujourd’hui une classe d’élèves stable toute la semaine; ce qui est une véritable rupture avec ce que les personnes comme moi ont connu avant la réforme des filières. En cela, la culture populaire et l’appartenance à cette communauté en mouvement, vient cimenter un esprit de solidarité très visible et vivace. 


Pendant les mobilisations, ils se retrouvent. Dans ce cadre, j'ai souvent entendu cette phrase cette semaine : « Arrêtez de regarder vos téléphones. On est en train de vivre un moment. On est ensemble et on lutte. » Cette phrase dit beaucoup. Elle exprime peut-être le refus d'une société toujours plus individualisée et numérisée, où chacun est renvoyé à lui-même.


Mais elle dit aussi autre chose : la découverte d'une force collective.Dans des espaces où la politique est habituellement absente du quotidien, où l'on ne voit parfois des militants qu'au moment des élections, une forme de politisation est en train d'émerger. Non pas nécessairement une adhésion à tel ou tel parti, mais la conscience que l'on peut agir ensemble sur le cours des choses et que cela à une incidence.


Cette culture populaire devient alors l’outil d’une conscience populaire. L'idée que les décisions qui façonnent nos vies sont souvent prises sans nous. L'idée que notre avenir ne devrait pas être décidé sans notre avis. Et c'est d'autant plus frappant que les lycéens eux-mêmes n'ont même pas le droit de vote.


Écouter plutôt que récupérer


Ces trois éléments permettent, selon moi, de mieux comprendre ce qui se joue aujourd'hui.

Le rôle des organisations politiques ne devrait pas être de transformer ce mouvement en réserve de militants ou en outil électoral. Il doit être d'écouter, d'épauler et de relayer la parole de celles et ceux qui se mobilisent. C’est ce que font les élus insoumis quand ils vont sur les blocus.Car au fond, ce que demandent ces lycéens est simple. Être entendus. Être pris en compte. Être considérés comme des citoyens à part entière. Non comme des enfants que l'on condamne à se taire en prenant le bus à six heures du matin pour rentrer chez eux à dix-neuf heures.


Voilà ce que, selon moi, cette mobilisation est en train de nous dire.Une génération cherche à prendre la parole sur son quotidien, sur ses études et sur son avenir : une conscience populaire est en train de naître, le mouvement social dans son ensemble doit converger. 


Thomas Da Cruz

Ce qui se fait sans nous se fait contre nous.

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