MANIFESTATIONS À BUENOS AIRES : LES REVENDICATIONS PERSISTANTES ET INLASSABLES D’UNE JEUNESSE À BOUT DE SOUFFLE.

Le 15 octobre se déroulait à Buenos Aires, une marche impressionnante réunissant près d’un million de manifestants.
Les protagonistes à l'initiative de ce mouvement : les étudiants, une fois de plus, à bout de souffle.
À l’instar de cette marche, la défense de l’université publique est placée au cœur des débats et revendications, dans un contexte où le président argentin ultralibéral actuel - Javier Milei - ne cesse de réduire les budgets alloués à cette dernière, dans le cadre de sa politique d’austérité drastique pour atteindre le “déficit zéro”.
En effet, selon une étude de la première université du pays : la UBA, les ressources allouées aux universités publiques ont diminué d'environ 40 % à 45 % en termes réels depuis l'arrivée au pouvoir de Milei fin 2023.
Au delà de ces chiffres relativement théoriques, dans les faits, les coupes budgétaires "se font énormément sentir, soit avec des enseignants qui s'en vont parce que leur salaire ne suffit plus, ou pour l'entretien de l'université, le manque de salles de cours, de créneaux, des choses qui se cassent et qu'on ne peut réparer", a déclaré à l'AFP dans la manifestation Victoria Coronel, étudiante à l'Université de La Matanza.
Cependant, un point central est à mettre en avant et à replacer dans ce contexte. Face à l’austérité instaurée par le gouvernement, une loi avait été votée par le parlement argentin afin de “sauver” l’université publique en imposant trois obligations à l’état :
L’ajustement des budgets : l’augmentation des fonds de fonctionnements des universités en fonction de la hausse des prix.
La mise à jour des salaires : revaloriser les salaires des professeurs et du personnel universitaire, afin que ces derniers conservent leur pouvoir d’achat face à l’inflation;
Enfin, la protection économique des étudiants : en augmentant les bourses, afin que les élèves les plus modestes puissent poursuivre leurs études.
Cette loi, c’est la loi de financement n°27.795. Elle est adoptée le 21 août 2025 par le parlement argentin, mais fait cependant face à de nombreuses protestations et pressions de la part du gouvernement… Malgré le véto du président Javier Milei, le congrès réunit une majorité écrasante pour le rejeter, et la loi est finalement publiée officiellement fin octobre 2025, mais cette entrée en vigueur n’est encore que momentanément théorique.
Ainsi, le 6 octobre 2026, après des mois de blocages de la part du gouvernement, un juge fédéral signe le jugement final ordonnant à l'exécutif d’appliquer la loi immédiatement, ce qui rejette donc le décret de l’opposition de la part du gouvernement.
Par conséquent - en théorie- la loi doit maintenant s’appliquer, toutes les oppositions du gouvernement ayant été contrées.
Cependant, le gouvernement de Milei refuse d’appliquer la décision : il fait appel de la sentence et maintient le gel des fonds. C’est alors dans ce contexte précis qu’un million de jeunes protestataires sont descendus dans les rues, épuisés et révoltés par ce déni démocratique d’appliquer une loi votée et approuvée.
Le slogan “Milei, applique la loi”, constituait le mot d’ordre de toute la marche, avec comme ambition de faire pression pour que l'exécutif respecte enfin le pouvoir judiciaire.
Ainsi, cette marche s’inscrit dans un contexte de revendications multiples, d’une bataille essoufflée. C’est la 5ème marche qui a lieu pour ces causes, et les résultats sont faibles, parfois démotivants…
Dans le cadre de mon échange universitaire en Argentine, dans la ville de Cordoba, j’ai questionné un étudiant de ma classe pour tenter d’en savoir davantage sur sa perception des manifestations dans la capitale.
Luca a accepté de me répondre, la retranscription est en annexe.
Au cours de mon échange avec lui, j’ai compris que ces manifestations lui tenaient beaucoup à cœur; même en étant scolarisé dans une université privée, il soutient coûte que coûte la défense des universités publiques. En réalité, le sujet du financement des universités publiques détient une place cruciale chez les argentins, de toutes classes sociales confondues, d’après ces dires.D’après lui, les universités publiques sont synonymes d'ascension sociale : “elles ont permis à beaucoup de personnes pauvres d’obtenir un diplôme universitaire pour la première fois dans l’histoire de leur famille”, “on les défend donc avec beaucoup de fierté”. Et c’est pour cette raison que la baisse des financements de la part du gouvernement est perçue comme une véritable violence. La dégradation des établissements, la baisse des salaires des professeurs, semble relever d’un passage au second plan des universités publiques, car “ce système ne sert pas les intérêts des riches”. C’est une mise en relief concrète de la politique libérale et ultra capitaliste du président argentin…

Ainsi, cette manifestation du 15 octobre, constitue une véritable lutte symbolique quant à la persistance de l’objectif d’une éducation pour tous.tes, d’un espoir de plus d’égalité des chances. C’est un véritable bras de fer entre la population - qui perçoit ces établissements comme une opportunité d'ascension sociale, comme une véritable fierté- et le gouvernement - qui ne voit que dans ces investissements, qu’une perte d’argent.
En plus de cela, c’est une mise en scène évidente d’un président qui ne respecte pas les lois, d’un deux poids deux mesures flagrant, d’un abus de pouvoir institutionnalisé, du non respect de la loi : “En plus, il existe une loi qui doit être appliquée. Donc, que le gouvernement ne la respecte pas, c’est vraiment inadmissible et ça devrait être sanctionné par la loi”. C’est la démonstration d’une injustice révoltante, d’un peuple rabaissé, d’une colère grandissante.
Cet événement fait, sans hésitation, clairement écho à ce qui se passe en France, en Inde... La Gen z se lève, les jeunes n’acceptent plus, un vent de révolte semble souffler sur le monde entier. La jeunesse affirme, le poing levé vouloir être prise davantage en compte, être considérée comme une priorité.

Pourtant, Luca insiste sur le fait que les revendications ne résonnent pas de la même manière selon les pays, les régimes en place. Lorsque je lui ai demandé s’il voyait des similitudes entre les soulèvements étudiants en Argentine et en France, il m’a expliqué qu’il y en avait sûrement sur le fondement de nos revendications, mais les moyens d’actions diffèrent énormément. Il exprimait des craintes quant aux moyens de mobilisations “extrêmes”, face à une police répressive et violente, parfois infiltrée “en civil” dans les manifestations. Il décrit les manifestations de son pays comme “plus pacifiques qu’en France”, de la part de l’intention des manifestants en tout cas.
Léa Muller

ANNEXE :
Retranscription en français de mon entretien avec Luca (en espagnol) :
Moi - “Coucou Lucas ! Comment ça va ? J’ai vu passer sur Instagram une vidéo des manifestations se déroulant à Buenos Aires, je t’avoue ne pas avoir trop compris ce qu’il se passait. Tu pourrais m’expliquer ?”
Luca - “Oui, je te fais un audio, tu le passes à l’IA pour qu’elle traduise. Si toi, tu ne comprends pas…
En Argentine, on a un très bon système d’éducation publique au niveau universitaire. Il y a des universités publiques qui sont excellentes et qui figurent parmi les meilleures d’Amérique.
On les défend donc avec beaucoup de fierté, parce qu’en plus de leur prestige, elles ont permis à beaucoup de personnes pauvres d’obtenir un diplôme universitaire pour la première fois dans l’histoire de leur famille.
Aujourd’hui, l’extrême droite leur retire des financements : elle ne donne plus assez d’argent aux universités et essaie de les détruire, parce que ce système ne sert pas les intérêts des riches.
Du coup, il y a des manifestations, notamment organisées par la gauche et les étudiants. Certains étudiants n’appartiennent même à aucun parti politique, mais ils défendent quand même l’université, parce qu’ils comprennent que c’est essentiel au développement du pays.
En Argentine, beaucoup de gens ne peuvent pas payer des études universitaires privées. C’est pour ça qu’ils défendent autant le financement des universités publiques et réclament qu’on leur donne de l’argent.
Il y a donc actuellement de très grandes manifestations, parce que l’enseignement universitaire public est en train de se dégrader fortement.
C’est principalement ça, le problème : l’extrême droite ne donne pas suffisamment d’argent aux universités, et toute la population les défend énormément.
Même nous, qui étudions à l’Université catholique, qui est une université privée, nous défendons l’université publique. Parce que pour les Argentins, c’est l’une des choses les plus importantes qu’ils aient”.
Moi - “Je me demandais, est-ce que tu perçois un lien avec ce qu’il se passe en France ? car ça à l’air assez similaire à mes yeux”.
Luca - “Écoute, les manifestations en Argentine sont généralement très différentes de celles en Europe, et alors les manifestations françaises, n’en parlons même pas !
En France, les manifestations rassemblent énormément de monde et mobilisent beaucoup de personnes. En Amérique latine, ce n’est pas autant le cas qu’en France, même si en Argentine, on a l’habitude de manifester assez souvent.
Les manifestations ne rassemblent pas autant de monde et n’atteignent pas l’ampleur de celles qu’on voit en Europe.
En Europe, vous avez davantage de droits, ou vous savez mieux les défendre. Vous pouvez donc entreprendre des actions plus importantes. Par exemple, je ne sais pas, vous amenez des tracteurs dans les rues. C’est quelque chose qu’on ne ferait jamais ici, en Argentine, parce que la police réprime les manifestants.
Du coup, les manifestations ne sont pas vraiment comparables. Celles en France sont plus tranquilles, mais ce qui se passe en Argentine, c’est que la police a des infiltrés dans les manifestations, qui commettent des actes violents.
Avec ces infiltrés, la police a alors des raisons de réprimer les manifestants et de commettre elle-même des actes violents.
Mais les Argentins ne sont pas violents pendant les manifestations, bien au contraire : elles sont très pacifiques. Je trouve que ce n’est pas vraiment comparable avec la France”.
Moi - “et toi, tu en penses quoi, personnellement ?”
Luca - “Honnêtement, je pense que, comme je te le disais tout à l’heure, l’université publique est extrêmement importante pour nous, dans un pays en voie de développement, ou du tiers-monde.
Pour beaucoup de personnes pauvres, c’est la seule possibilité de sortir de la pauvreté grâce à un diplôme qui est extrêmement prestigieux dans le monde entier.
Et c’est triste de détruire quelque chose qui offre autant de possibilités. C’est pour ça que je suis totalement contre. En plus, il existe une loi qui doit être appliquée. Donc, que le gouvernement ne la respecte pas, c’est vraiment inadmissible et ça devrait être sanctionné par la loi.
Voilà, je suis vraiment contre ça.
Honnêtement, pendant les manifestations, ce n’est pas tellement là que se situe le problème. On ne voit pas tellement de problèmes de ce côté-là. Et les gens ne se mobilisent pas autant qu’ils le devraient.
Moi, par exemple, je n’y suis pas allé. J’ai publié une story pour dire que j’étais totalement contre, mais je n’y suis pas allé.
Mais je pense que tu ne trouveras pas un Argentin qui te dira qu’il est contre l’université publique. Parce que, comme je te l’explique, pour nous, elle est extrêmement prestigieuse. C’est la meilleure d’Amérique latine et c’est juste génial pour beaucoup de gens.
Nous, on a la chance de pouvoir aller dans une université privée, et on y va parce que notre filière n’existe pas dans le public. Mais peu importe : c’est comme si tous les Argentins voulaient défendre l’université publique”.


