Inondations au Népal et au Tibet : de l'aide à la responsabilité.

Le 26 août, une crue soudaine a frappé le Népal et le Tibet. Derrière les images de villages engloutis, et si, plutôt que se demander « comment venir en aide », la question était « comment assumer notre part de responsabilité » ?
Une catastrophe qu'on voyait venir
Le 26 août, une inondation soudaine a frappé le Népal et le Tibet, faisant, à l’heure où j’écris, 1403 mort.es et 6150 personnes portées disparues côté népalais (les chiffres mis à jour en temps réel sont disponibles sur ce site : www.nepaldisaster.com/stat). L'effondrement d'un pan de glacier est à l’origine de la catastrophe. Dans sa chute, l’éboulement détruit les remparts d’un lac d’altitude, entrainant une gigantesque coulée d’eau et de boue dans la vallée escarpée de Trishuli. Les images de la rivière, dont le niveau monte brutalement et qui emporte tout sur son passage, attristent le monde entier. Avant même que la presse ne pose les mots, au fond de nous, on le sait déjà : ce drame est une des conséquences du changement climatique. On le ressent d'autant mieux que nous aussi, cet été, nous venons de vivre des épisodes climatiques anormaux.
Depuis des années, les scientifiques documentent la fragilisation des glaciers et du permafrost himalayens sous l'effet du réchauffement climatique. Même si le climat ne permet pas toujours, à lui seul, d'expliquer toutes les catastrophes, il modifie indéniablement les conditions les rendent possibles et plus intenses.
Le troisième pôle
Le haut plateau tibétain est surnommé par les climatologues le « troisième pôle », car il s'agit, après les pôles Nord et Sud, de la troisième plus grande réserve de glace au monde : une zone particulièrement vulnérable et stratégique pour le climat mondial. Le réchauffement global provoque la fonte des glaciers, mais aussi du permafrost (les sols gelés toute l'année), libérant des gaz à effet de serre comme le méthane, ce qui accélère en retour le réchauffement global. Depuis plusieurs années, dans l'Himalaya, les moussons sont perturbées et le flux des rivières devient de plus en plus violent pendant les moussons, fragilisant les berges sur lesquelles sont construits de nombreux villages.
Dans le cadre de mes activités au sein d’une ONG de soutien aux réfugiés tibétains, nous avons récemment achevé la construction d’un mur de rétention destiné à protéger de l’érosion un village de la région montagneuse du Mustang, situé en bordure de la rivière Gandaki. Lorsque j’ai découvert les vidéos des inondations, la puissance dévastatrice de l’eau et de la boue emportant des villages entiers, je me suis demandé combien de temps encore nos efforts de protection et d’adaptation pourraient résister aux effets du changement climatique.
Le réflexe du sauveur
Comme beaucoup, en voyant les images des inondations, j'ai immédiatement ressenti un besoin irrépressible de venir en aide. Par altruisme, par sympathie, parce que ce pays, je le connais et je l'aime de tout mon cœur. Mais par-dessus tout, il y avait un sentiment d'injustice qui me prenait aux tripes. Ce qui s'est passé au Népal n'est pas une fatalité, mais l'aboutissement d'une attitude persistante à ne pas regarder la réalité en face et à faire la sourde oreille aux avertissements.
Gonflée à bloc par mes bonnes intentions, j’ai décidé d'appeler Tsering, un de mes collègues du Népal qui travaille sur place avec les populations tibétaines du Népal.
Sa voix est fébrile. Il est deux heures du matin chez lui, vingt heures et quart ici. Il a passé la journée dans la région de Rasuwa. Constater la situation. Prendre des nouvelles. Secourir ce qui pouvait l'être. Mais, là où l’eau est passée, il ne reste rien, ou si peu de choses. Des villages entiers ont été avalés par les eaux. «Flushed away », dit-il. C'est le verbe qu'on utilise pour dire « tirer la chasse ».
« Comment peut-on vous aider ? » Cette question sort de ma bouche avant même qu’il ne m’ait dit comment il allait. J'ai les pieds dans les starting-blocks. Je sais que l'attention portée sur le Népal est temporaire ; demain, l'actualité mettra en lumière d'autres catastrophes dans le monde. C'est donc maintenant qu'il faut agir si on veut lever des fonds. Je suis prête à dégainer.
Ma question le traverse, puis s'évapore. Il me donne quelques chiffres, mais ses réponses atterrissent, les unes après les autres, sur son ami, un « social mobilizer », noyé dans l'immensité de ce nombre : cinq mille ! Plus de cinq mille disparu·es. « C'était vraiment un ami proche, tu sais. On est monté là-haut aujourd'hui avec des copains pour essayer de le retrouver… Il a probablement été emporté par les flots, mais on ne l'a pas retrouvé. J'ai rencontré un jeune qui avait tout perdu : sa maison et tous les membres de sa famille. Ses parents, ses frères, ses sœurs, ses oncles, ses tantes, ses cousins, tous emportés par la crue. Il était désemparé. Il avait besoin de parler, alors j’ai pris le temps de l’écouter. » J'entends dans sa voix des fissures et des larmes retenues.
Pour m'expliquer l'étendue des dégâts, il cite les noms des villages touchés, des lieux où vivaient les réfugié·es tibétain·es qui, au Népal, n'ont aucun document d'identité officiel, qui sont donc inexistant·es aux yeux de l'État népalais. Endroit par endroit, il me donne le nombre d'entre eux qui ont disparu. Mais je ne connais pas ces lieux, alors j'ouvre Google Maps sur mon ordinateur, et il me guide : « Cherche Syaburbensi, un peu plus bas que Timure. » Sur la carte, la rivière sinistrée, Trishuli, est déjà signalée par une icône rouge en forme de vagues et l'inscription « Népal – inondations ». Je laisse glisser mon regard tout le long du cours d'eau qui traverse le pays du nord au sud-sud-ouest. Puis, je remonte sur la carte et, suivant les instructions de Tsering, je zoome sur Syaburbensi. « Maintenant tu descends le long de la route qui longe la rivière et tu arrives dans un plus petit village. » Je fais glisser le curseur, je passe sur différents bâtiments. Des hôtels. Des banques. Des supermarchés. Des écoles. « Tout ce quartier-là, autour de l'hôtel, il n'en reste plus rien. Tout a disparu. C'est là que se trouvait le settlement tibétain. Les onze maisons ont été emportées. » En passant le curseur sur la carte, des photos s'affichent : des lieux, des visages, des points de vue superbes, des thés chai fumants dans des tasses transparentes. Tout d'un coup, mon armure de « sauveuse » éclate. L'émotion perce, s'infiltre, me prend tout entière.
Et la tristesse me submerge.
Silencieusement, je prends note des noms des villages. Je les recense sur la carte. J'ai le vertige.
Assumer notre part de responsabilité
Ma proposition d'aide, celle avec laquelle j'avais entamé la discussion, me parait tout à coup ridicule. Cette pulsion de vouloir aider à tout prix n’était-elle pas une manière de me protéger de l'émotion ? En nous imposant comme “sauveur·euses”, quelle place laissons-nous à celles et ceux qui vivent la catastrophe pour nous dire ce dont ils ont réellement besoin ?
Et si on se taisait un peu, pour écouter. Vraiment, je veux dire. Jusqu'à en perdre nos repères. Quitte à nous noyer dans un monde inconnu, dans lequel notre place est remise en question. Décentrer notre regard. Taire l'ego. Dépasser des idées préconçues qui n'ont de consistance que dans un monde organisé par et pour l'Occident. Abandonner notre position dominante de sauveur·euses donneur·euses de leçons et faire profil bas.
Une semaine après la catastrophe, le ministre des Affaires étrangères du Népal, Shisir Khanal, l'a formulé sans détour : « Support for Nepal should not be seen from an angle of aid or charity, but should be seen from the perspective of climate justice » (le soutien au Népal ne devrait pas être vu sous l'angle de l'aide ou de la charité, mais sous celui de la justice climatique). La vraie question n'est donc pas « comment pouvons-nous aider ? », mais plutôt « comment assumer notre part de responsabilité ? »
Quel que soit notre attachement émotionnel pour le pays, ce qui s'est passé au Népal nous concerne toutes et tous. Notre activité humaine contribue à modifier les conditions climatiques dans lesquelles de tels événements surviennent. Paradoxalement, les populations qui vivent dans les régions les plus exposées aux conséquences du dérèglement climatique sont souvent celles qui y ont le moins contribué. C’est là tout l’enjeu de la justice climatique. Soutenir le Népal devient une question de responsabilité et non plus de charité.
Le silence sur le Tibet
Mais cette catastrophe pose une autre question, moins visible : que savons-nous de ce qui s'est passé de l'autre côté de la frontière ? On a vu passer un flux d'images des inondations au Népal, mais presque rien ne montre la situation au Tibet. Les seules images qui ont filtré de ce côté sont celles diffusées par l’état chinois, montrant des secouristes sur fond musical de film d'action à l'américaine. Mais que voit-on de la population tibétaine ?
Les dégâts sont sans aucun doute plus importants au Népal car la zone touchée est plus importante, mais cela ne signifie pas que le côté tibétain ait été épargné. Des villages de la région de Kyirong auraient été durement touchés et des centaines d’habitations détruites, sans parler du poste frontière qui a subi de plein fouet la violence des flots. Le problème est qu’il reste difficile de savoir précisément ce qui s’y est passé.
Alors que les journalistes internationaux peuvent se rendre au Népal, rencontrer les survivants, photographier les destructions et documenter les opérations de secours, l’accès indépendant aux zones sinistrées du Tibet est restreint. L’ONG Tibet Initiative Deutschland (www.tibet-initiative.de) rapporte que les journalistes, chercheurs et observateurs internationaux ne peuvent pas accéder librement à Kyirong. Les informations ou vidéos non officielles publiées sur les réseaux sociaux chinois ont été censurées et une dizaine d'internautes chinois ont été accusés et sanctionnés pour avoir « propager des rumeurs pouvant nuire à la stabilité sociale ».
Si le Tibet bénéficie aujourd’hui d’un certain confort matériel amené la modernisation, de nombreux droits humains et culturels continuent d’être bafoués. Dernièrement, une loi réprimant les minorités culturelles de Chine signe la disparition de la langue, de la religion et de la culture tibétaine au Tibet. Dans ce contexte d’oppression culturelle, l'absence d'informations indépendantes sur les populations tibétaines contribue à leur invisibilisation.
Protéger ceux qui défendent nos droits
Lors d’une catastrophe, la transparence et la coopération peuvent sauver des vies. Disposer d’informations sur ce qui se passe en amont d’une vallée pour pouvoir alerter les populations en aval, partager les données et coordonner les secours au-delà des frontières sont des conditions essentielles pour réagir efficacement face à un événement extrême. Une telle coopération devient plus difficile lorsque l’information est contrôlée, que l’accès au territoire est restreint et que les voix indépendantes sont réduites au silence. Dernièrement, Human Rights Watch (Tibet Flood Victims Have a Right to be Heard | Human Rights Watch) a appelé à garantir l’accès des médias et la liberté d’expression afin que les victimes tibétaines puissent être entendues et que des enseignements puissent être tirés.
La protection de l’environnement ne peut pas se concevoir sans la participation des populations qui y vivent. Or, au Tibet, ceux qui tentent de défendre leurs terres, leurs rivières et leurs communautés peuvent eux-mêmes devenir des cibles de la répression. La lutte contre le changement climatique doit aussi garantir les droits de celles et ceux qui vivent sur les territoires concernés. Une transition véritablement juste suppose de pouvoir informer, questionner, contester et dialoguer. Protéger l’environnement, c’est donc aussi protéger ceux qui le défendent. Mettre en lumière leurs voix, soutenir celles et ceux qui se battent pour défendre les droits humains et du vivant, au Tibet comme ailleurs, c’est aussi une manière d’assumer notre part de responsabilité.
Florence Burette
Coordinatrice de projets pour l'ONG Les Amis du Tibet Luxembourg.



