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Goncourt : les mêmes règles pour tout le monde ?

il y a 5 jours
4 min de lecture

Portrait de Thélyson Orélien en casquette et chemise en jean bleue, regard sérieux, sur fond sombre.

En invoquant des accusations de plagiat et de recours massif à l’intelligence artificielle, l’institution dit vouloir préserver “l’intégrité” du prix. Cette décision, prise avant même l’attribution du Goncourt, intervient dans un contexte où les pratiques d’écriture sont bouleversées par l’IA. Elle fait également écho à la controverse qui avait accompagné le sacre de Kamel Daoud pour Houris en 2024, soulevant une question plus large, selon quels critères une institution littéraire décide-t-elle qu’une œuvre peut prétendre à l’un des prix les plus prestigieux de la littérature française ?


Vendredi 25 septembre, l’Académie Goncourt a annoncé le retrait de C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, de sa première sélection pour le prix 2026. Pour justifier cette décision, l'institution invoque les “plagiats” dont l’auteur se serait rendu coupable, ainsi que plusieurs analyses concluant, selon elle que le roman est “très largement le produit d'une intelligence artificielle”. L’Académie affirme vouloir préserver “l’intégrité du prix Goncourt et celle de l’Académie”.


Quelques jours auparavant, la polémique était partie d’une accusation publiée par un compte anonyme sur X, qui affirmait, sur la base notamment d’un outil de détection d’IA appelé Pangram, que le roman avait été rédigé presque intégralement avec une intelligence artificielle. Thélyson Orélien a démenti ces accusations et son éditeur, Grasset, les a également contestées. Depuis, plusieurs médias ont examiné les accusations visant l’auteur, tandis que l’Académie affirme s’être fondée sur “le résultat convergent de plusieurs analyses de chercheurs et journalistes dignes de foi”.


L’Académie affirme que son rôle consiste à “promouvoir et couronner la littérature écrite par des femmes et des hommes” et explique ne vouloir “cautionner ni n’adouber d’une façon ou d’une autre” des textes générés avec l’aide de l’IA. Un auteur peut-il utiliser une intelligence artificielle pour rechercher une information ? À partir de quel moment l’outil cesse-t-il d’être une assistance pour devenir l’auteur ?


Le cas Houris.


Même si les deux dossiers ne peuvent pas être assimilés, Houris permet de poser la question des critères appliqués par l’Académie. Le 4 novembre 2024, Kamel Daoud remportait le prix Goncourt pour Houris. L’Académie saluait alors un roman donnant “voix aux souffrances” de la période de la guerre civile algérienne, “celles des femmes en particulier”.


Onze jours après l'attribution du prix, Saâda Arbane, une survivante d’un massacre commis pendant la guerre civile algérienne, accusait l’écrivain d’avoir utilisé des éléments de son histoire personnelle pour construire son personnage principal.Le problème était particulièrement sensible. Arbane affirme avoir livré son histoire à la psychiatre Aïcha Dahdouh, épouse de Kamel Daoud, dans le cadre de séances de thérapie. Deux plaintes ont été déposées en Algérie en août 2024, avant même l’attribution du Goncourt. Elles portaient notamment sur une violation alléguée du secret médical.


Kamel Daoud a toujours contesté les accusations. Dans une tribune publiée au Point, il affirmait que Houris était une fiction et niait avoir utilisé l’histoire de Saâda Arbane sans son consentement. Cette controverse pose alors une autre question : jusqu’où un écrivain peut il s’approprier l’histoire réelle d’une personne pour en faire une œuvre de fiction ?


En 2025, Saâda Arbane avait engagé en France une procédure contre Kamel Daoud et son éditeur, lui reprochant notamment d'avoir dévoilé des éléments de sa vie privée sans son consentement. En 2025, Saâda Arbane a engagé en France une procédure contre Kamel Daoud et son éditeur, lui reprochant notamment d’avoir dévoilé des éléments de sa vie privée sans son consentement. En avril 2026, Kamel Daoud a par ailleurs été condamné en Algérie à trois ans de prison et à une amende de cinq millions de dinars dans une autre procédure, engagée par l’Organisation nationale des victimes du terrorisme. Cette condamnation ne concernait donc pas la plainte de Saâda Arbane. En France, en septembre 2026, Daoud a été relaxé dans une procédure en diffamation engagée par cette dernière ; d’autres procédures concernant notamment la vie privée sont toujours en cours.


Une intégrité à géométrie variable ?


Il serait pourtant trop simple de résumer ces deux affaires à un “deux poids, deux mesures”. En 2026, l’institution a retiré C’était ça ou mourir de sa sélection après des accusations concernant ses conditions de production. En 2024, elle avait maintenu son choix de récompenser Houris, alors que des accusations concernant l’origine de certains éléments du récit avaient été rendues publiques avant l’attribution du prix.


L’Académie ne détaille pas publiquement une procédure permettant de comprendre à partir de quel niveau de preuve elle intervient, quelle place elle accorde à la contradiction et si les mêmes critères s’appliquent avant et après l’attribution du prix. Cette question est d’autant plus importante que le Goncourt ne constitue pas une simple distinction honorifique. Son attribution peut profondément modifier la carrière d’un écrivain et les ventes d’un ouvrage.


Au fond, le problème n’est donc pas seulement de savoir si l’Académie a eu raison ou tort dans l’un ou l’autre cas. Il est de savoir si elle dispose de règles suffisamment claires et transparentes pour que le public comprenne pourquoi elle intervient dans une affaire et pas dans une autre.


Défendre “l’intégrité” d’un prix implique alors davantage que de prendre une décision lorsqu’une polémique éclate. Cela suppose de définir ce que recouvre cette intégrité, quelles preuves sont nécessaires et quelles garanties sont accordées aux auteurs concernés.


Carla Aboudaya


Carla Aboudaya

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