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Tunisie : du choc climatique au piège du colonialisme vert.

4 sept.
4 min de lecture
Incendie en Tunisie à cause du choc climatique et du colonialisme vert. Article par Maryam Jalloul sur le Bloc Populaire.

Imaginez : 48 °C à l'ombre, pas le moindre souffle d'air frais, et soudain... le courant qui saute. On rallume la climatisation ? Impossible. En Tunisie, c’est l’été de millions d’habitants. Entre canicules, pannes d'eau, incendies et projets destinés à l'exportation, les dégâts du dérèglement climatique dessinent du Nord au Sud une carte de la vulnérabilité tunisienne. 


Les incendies ont ravagé des milliers d'hectares de forêts (pins, chênes, eucalyptus) du Kef à Bizerte en passant par Tabarka. D'ici 2030, près de 17 % du couvert forestier national risque de disparaître sous l'effet combiné des sécheresses et des incendies à répétition.


Sur la côte, à Hammamet et Sousse, l'érosion marine détruit les plages. Le secteur touristique fait alors face à une crise existentielle. Durant l'été 2026, la hausse de la température de la mer a accéléré la prolifération de méduses et perturbé gravement l'écosystème aquatique et la pêche.


Quelques kilomètres plus loin, la salinisation ronge les terres agricoles maraîchères. Un tiers de la surface de l'archipel de Kerkennah risque d'être englouti par la mer d'ici 2050. 


A Gabès, depuis 1972, l’usine du Groupe Chimique Tunisien (GCT) a déversé plus de 300 millions de tonnes de produits toxiques dans la mer. Malgré le Code de l'environnement (Loi n°88-91) qui prévoit des sanctions strictes contre ces rejets, la loi reste ignorée et les habitants subissent une envolée des cancers et des maladies respiratoires.


Symbole du patrimoine agricole tunisien, la culture des oliviers est gravement menacée par la baisse du quota de froid hivernal nécessaire à leur développement, notamment dans la région de Zarzis. 


Au Sud, dans l’oasis de Tozeur, la source de Ras Al-Aïn s'est transformée en une flaque desséchée, expliquait récemment le journal Le Monde. Les nappes phréatiques ont été épuisées pour alimenter la monoculture de la datte destinée à l'exportation vers l'Europe, brisant le système traditionnel durable.


Plus d’eau ni d'électricité. 


Cet été 2026, face aux pics de chaleur, la STEG (Société tunisienne de l'électricité et du gaz) a multiplié les coupures d'électricité pour éviter le crash du réseau. Dépendante à 94 % d'un gaz naturel importé d'Algérie, l'entreprise croule sous 7 milliards de dinars de dettes, bloquant les investissements dans sa transition. 


Pour l’eau, le constat est tout aussi critique. Les tuyaux délabrés de la SONEDE (Société nationale d'exploitation et de distribution des eaux) gâchent jusqu'à 40 % de l'eau potable, condamnant les citoyens au rationnement et aux pénuries d'eau en bouteille. 


Depuis des années, l'eau des régions de l'intérieur est détournée pour alimenter les métropoles, les hôtels et l'agriculture intensive. Face aux pénuries d’eau et aux coupures de courant, les petits éleveurs ne peuvent plus abreuver ni rafraîchir leurs bêtes. Ils perdent des élevages entiers, ce qui les condamne à la faillite.


Une transition sacrifiée pour l'Europe ?


Pendant que le pays rationne l'eau et l'électricité pour ses propres habitants, l'État cède des terres agricoles et pastorales dans le Sud (notamment à Menzel Habib, Sidi Bouzid et Gafsa) au profit de géants étrangers (Total Energies, Eren, Verbund, ACWA Power). L'objectif ? Produire de l'électricité photovoltaïque et de l'hydrogène vert acheminés vers l'Europe par des câbles et tuyaux sous-marins. 


Le Sud tunisien subit alors les coûts environnementaux de la décarbonation européenne : c'est la définition même du colonialisme vert. Ces installations monopolisent des terres rares et exigent d'immenses quantités d'eau dessalée, privant la Tunisie des ressources indispensables à sa propre transition. 


Malgré les conventions internationales signées (Barcelone, Londres, Paris) et la publication en novembre 2023 d'une « Stratégie nationale de transition écologique » dotée de 548 millions de dinars, les actes tardent à venir sur le terrain. L'absence d'éducation environnementale à l'école, la gestion désastreuse des déchets et l'absence de vision transforment la crise climatique en source de précarité et d'exil pour la population rurale. 


Aucun pouvoir successif n'a réellement placé l'écologie au cœur du contrat social. Entre l'inflation et la baisse du pouvoir d'achat, elle est souvent perçue comme un luxe. C'est le piège parfait : reléguer le climat au second plan alors qu'il détruit déjà l'économie en s’attaquant aux emplois des secteurs les plus fructifiants (agriculture, pêche et tourisme). 


Des pistes d'avenir par et pour les Tunisiens.


Face à l'urgence, la société civile et des experts proposent des alternatives concrètes. 


Cinq actions clés :

  1. Briser le monopole de la STEG pour laisser les citoyens, commerçants et petites entreprises installer leurs propres panneaux solaires, aujourd’hui freinés par un cadre réglementaire comme l'expliquent les journalistes Aïda Delpuech et Arianna Poletti sur Inkyfada.

  2. Planter des arbres en ville et en forêt pour faire baisser les températures est la méthode la plus simple selon le climatologue Zouhair Hlaoui.

  3. Réparer les réseaux d’eaux de la SONEDE avant de financer des usines de dessalement. Ce diagnostic est détaillé dans les reportages du journal Le Monde.

  4. Reconvertir le site de Gabès en pôle vert et imposer le procédé hémihydraté au GCT pour stopper le rejet de produits chimiques dans la mer, selon le docteur en biologie Zouhair Ben Amor.

  5. Soutenir les ONG locales comme l'APLM pour la réhabilitation des zones humides, et le collectif Stop Pollution Gabès qui maintient la pression pour exiger justice environnementale et transparence.


Maryam Jalloul


Maryam Jalloul

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