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Dr. Zusan Osmani : “Ma solidarité ne s'arrête pas aux frontières nationales.”

il y a 10 minutes
13 min de lecture

Dr. Zusan Osmani

Dr. Zusan Osmani est d’origine afghane et vit en Allemagne. Elle est membre d’ONU Femmes depuis 2014. Elle a créé Female Union, une plateforme qui informe principalement sur les droits des femmes, en Afghanistan mais pas que. 


1. Qu’est-ce qui a suscité votre engagement militant ?


Mon engagement découle à la fois de mon attachement à l’Afghanistan et de ma conscience des opportunités qui s’offrent à moi en vivant en Allemagne. Je peux vivre en paix, accéder à l’éducation, m’épanouir professionnellement et personnellement, et exprimer librement mes opinions. Je n’ai jamais considéré ces libertés comme acquises. Pour moi, elles s’accompagnent d’une responsabilité : celle de me tenir aux côtés de celles et ceux qui en sont privés.


La défense des droits humains et l’action humanitaire font partie intégrante de mon identité depuis longtemps. En 2013, pendant mes études, j’ai passé du temps à New York aux Nations Unies et j’ai soutenu des projets lors de l’Assemblée générale. Je suis également membre d’ONU Femmes Allemagne depuis 2014 et j’ai soutenu des initiatives en faveur des femmes.


Le retour au pouvoir des talibans en 2021 a rendu ce sentiment de responsabilité encore plus urgent. À travers Female Union, j’ai créé une plateforme pour partager des informations, mettre en relation les personnes et sensibiliser le public aux expériences des femmes, initialement en se concentrant sur l’Afghanistan. Au fil du temps, ce travail s’est étendu aux droits des femmes et aux questions humanitaires au-delà de l’Afghanistan.


Ma motivation est profondément personnelle, mais ma conception de la responsabilité dépasse les frontières de mon pays d'origine. Je crois que la liberté d'expression implique de l'utiliser pour donner la parole à autrui.


2. Pour qui agissez-vous principalement ?


Les femmes et les filles sont au cœur de mon travail, en particulier celles d'Afghanistan dont les droits, l'accès à l'éducation et les perspectives sont restreints. Mais ma solidarité ne s'arrête pas aux frontières nationales. Je souhaite également attirer l'attention sur les personnes et les situations humanitaires qui restent méconnues du grand public.


À travers Female Union, j'aspire à autonomiser les femmes, à créer des liens à l'échelle mondiale et à faciliter l'accès aux ressources. Des Afghanes m'ont contactée pour obtenir de l'aide. Dans ces situations, j'ai recherché des organisations, des fondations et des institutions pertinentes et j'ai contribué à établir des contacts.


Ma contribution consiste parfois à partager des connaissances. Parfois, à aider quelqu'un à trouver la bonne personne. Parfois, à veiller à ce qu'un problème négligé soit débattu publiquement. Ces actions peuvent paraître modestes, mais elles peuvent avoir une grande importance pour la personne qui sollicite de l'aide.


Je crois également que les personnes touchées par un problème doivent être associées aux discussions à ce sujet. Elles devraient être invitées à participer aux débats médiatiques, aux conférences et aux instances décisionnelles. Leurs expériences méritent d'être entendues directement, aux côtés d'une diversité de points de vue.


3. À quoi ressemble la réussite personnelle dans votre rôle de militante ?


La réussite, c'est voir une femme gagner en visibilité, un problème négligé attirer l'attention, ou une personne trouver un soutien plus facilement.


Je reçois des messages de jeunes filles en Afghanistan qui me disent apprécier que je continue à parler de leur situation, même si je vis en Allemagne. Ces messages me touchent profondément. Ils me rappellent que la distance n'exonère pas de toute responsabilité et que les gens remarquent quand on refuse de les oublier.


Je ne mesure pas la réussite uniquement à l'aune des grands changements politiques. Ces changements sont extrêmement importants, certes, mais les liens humains qui soutiennent les personnes en attendant le changement le sont tout autant. Se sentir écoutée, reconnue et moins seule compte aussi.


Cette conviction influence également ma vie professionnelle. Je souhaite que l'humain occupe une place plus importante dans le monde du travail. Les entreprises, les économies et les pays dépendent des individus. Quels que soient nos accomplissements professionnels, nous devons nous souvenir des personnes qui ont contribué à ces progrès et des conditions nécessaires à leur épanouissement.


Pour moi, la réussite consiste à contribuer à créer des espaces où la dignité, le vécu et le potentiel de chacun sont respectés.


4. Comment choisissez-vous vos méthodes ?


Je privilégie les méthodes qui me permettent de gagner en visibilité, de tisser des liens et de toucher un large public dans différents contextes. Cela inclut les réseaux sociaux, les événements, les échanges directs et la collaboration avec des ONG et d’autres militants.


Je contacte activement les organisations et les individus lorsque des opportunités de collaboration se présentent, notamment sur des sujets absents des médias traditionnels. Je suis convaincue que le partage des connaissances, des réseaux et des plateformes nous permet d’accomplir davantage.


La technologie rend ce travail possible malgré la distance. Malgré un emploi du temps professionnel chargé, je consacre du temps à mon bénévolat avant ou après le travail et entre mes autres engagements. Je ne peux pas toujours me déplacer ou être physiquement présente à un événement, mais les plateformes numériques me permettent de contribuer et de rester en contact.


Les réseaux sociaux permettent également de toucher des personnes qui, autrement, n’auraient jamais connaissance d’un problème particulier ni entendu le témoignage des personnes concernées. Utilisés à bon escient, ils peuvent ouvrir le dialogue et mettre en lumière des expériences méconnues.


L’écoute est au cœur de ma démarche. Si nous ne comprenons pas un problème, nous devons dialoguer avec les personnes qui le vivent. Nous n'avons pas besoin d'être d'accord sur tout, mais nous devons être disposés à écouter et à créer un environnement où les gens se sentent entendus et respectés.


5. Qui détient le véritable pouvoir selon vous ?


Les gouvernements et les institutions internationales détiennent un pouvoir formel et des responsabilités que la société civile ne peut se substituer à eux. Ils peuvent prendre des décisions qui affectent directement les droits, la sécurité et les perspectives des individus.


Mais je crois que la société civile possède le plus grand potentiel pour impulser un changement durable. Les citoyens mettent les problèmes en lumière, s'organisent autour d'eux et continuent d'exiger des actions lorsque l'attention commence à faiblir. Le mouvement pour les droits civiques et les mouvements féministes me rappellent la force de l'union.


Dans mon travail, je m'efforce de contribuer à cette force collective en alimentant le dialogue, en créant des liens entre les personnes et en les encourageant à prendre conscience de leur rôle. Nous ne devons pas croire que les décisions politiques nous rendent impuissants.


Pour moi, la solidarité implique aussi de prendre la parole même lorsque nous ne sommes pas personnellement touchés. La souffrance d'autrui n'en est pas moins réelle parce qu'elle est lointaine ou étrangère à notre propre expérience.


Je ne crois pas qu'il faille hiérarchiser les souffrances ni instrumentaliser une crise humanitaire pour en minimiser une autre. Chaque vie en danger compte. Nous partageons une seule et même planète, et nos différences ne doivent pas nous empêcher d'être solidaires. Cette humanité partagée est le fondement du changement que je souhaite contribuer à créer.


6. D'après votre expérience, comment avez-vous géré les obstacles systémiques dans votre militantisme ?


L'un des plus grands défis est le manque d'attention soutenue. Certains problèmes sont très peu médiatisés, tandis que d'autres apparaissent brièvement sur le devant de la scène avant de disparaître du débat public, alors même que la souffrance persiste.


Il m'arrive de m'arrêter et de me demander si je progresse. Je pense que beaucoup de militants connaissent ce sentiment. Ce qui m'aide, c'est de me rappeler que les problèmes profondément enracinés changent rarement du jour au lendemain. Ce travail exige de la patience, de la persévérance et la volonté de revenir sans cesse à la conversation.


J'essaie aussi de transformer ce sentiment d'impuissance en une question concrète : que puis-je faire, là où je suis ? Il peut s'agir de contacter une organisation, de mettre deux personnes en relation, de partager des informations ou de créer un espace pour un point de vue négligé.


Parallèlement, le militantisme peut être éprouvant émotionnellement. Se soucier de ces problèmes ne nous immunise pas contre l'épuisement. Je me rappelle que faire une pause est essentiel pour pouvoir continuer.


Abandonner n'est pas une option pour moi, mais prendre soin de moi est aussi une responsabilité. Nous avons besoin de moments pour nous ressourcer afin de pouvoir reprendre ce travail avec lucidité et force. Un engagement durable exige à la fois détermination et bienveillance.


7. Quel est l'événement ou l'expérience qui vous a le plus marquée dans votre parcours d'activiste ?


L'une des expériences qui me reste en mémoire est la réception de messages de jeunes filles afghanes qui me disent combien il est important pour elles que je prenne la parole en leur nom, même si je vis en Allemagne.


Ces messages donnent une dimension profondément personnelle à mon travail. Derrière chaque débat sur les droits, l'éducation ou les décisions politiques se cachent des personnes avec des espoirs, des ambitions et le désir de façonner leur propre vie. Entendre directement ces jeunes filles me rappelle pourquoi je dois continuer à faire connaître leurs expériences.


On me demande parfois : « Tu fais tellement de choses, mais est-ce que ça change vraiment quelque chose ? » Je comprends cette question, surtout lorsque les progrès politiques semblent désespérément lents. Mais ces messages me rappellent qu'être entendue et reconnue compte aussi.


Ils renforcent mon sens des responsabilités. Vivre loin ne diminue en rien mon lien avec elles. Cela signifie que je peux utiliser les libertés et les opportunités qui s'offrent à moi pour contribuer à ce que leurs expériences restent visibles dans le public.


8. Quelles leçons, le cas échéant, auriez-vous aimé apprendre plus tôt ? Et quels conseils donneriez-vous à une personne qui souhaite s'engager dans l'activisme ?


Une leçon que je tiens à souligner est que le changement significatif prend du temps. On peut consacrer une énergie considérable à une cause et pourtant constater très peu de progrès immédiats. Cela peut être décourageant, mais cela ne signifie pas que notre contribution est inutile.


J'ai également appris combien il est important de préserver notre propre énergie. L'activisme implique souvent de se confronter à des réalités douloureuses, et nous avons besoin de moments pour faire une pause et nous ressourcer. Prendre soin de soi nous aide à maintenir notre engagement.


Mon conseil à une personne qui débute est de commencer par ce qu'elle peut apporter. Il n'est pas nécessaire d'occuper une fonction politique ou d'avoir une grande tribune. On peut partager des connaissances, mettre quelqu'un en relation avec une organisation, soulever un problème négligé ou offrir ses compétences. Ouvrir une porte à quelqu'un peut être un début significatif.


Par-dessus tout, écoutez les personnes concernées. Posez des questions, soyez ouvert aux différents points de vue et impliquez-les dans des conversations sur leur propre vie. Il n'est pas nécessaire d'être d'accord sur tout pour se traiter mutuellement avec dignité.


Et n'attendez pas d'être personnellement touché par une injustice pour prendre la parole. Chacun peut contribuer, quel que soit son rôle. Lorsque nous prenons conscience de cette responsabilité et agissons ensemble, nous créons les conditions du changement.


Samar Sadullah


Zusan Osmani API par Samar Sadullah

English version :


Dr. Zusan Osmani
Interviewé par Samar Sadullah

1. What sparked your commitment to activism?

 

My commitment comes from both my connection to Afghanistan and my awareness of the opportunities I have living in Germany. I can live in peace, access education, develop professionally and personally, and express my opinions freely. I have never taken those freedoms for granted. For me, they come with a responsibility to stand alongside people who are denied them.

 

Human rights and humanitarian work have long been part of my identity. In 2013, during my studies, I spent time in New York at the United Nations and supported projects during the General Assembly. I have also been a member of UN Women Germany since 2014 and have supported initiatives for women.

 

The Taliban’s return to power in 2021 made that sense of responsibility even more urgent. Through Female Union, I created a platform for sharing information, connecting people and bringing attention to women’s experiences, initially with a particular focus on Afghanistan. Over time, that work expanded to include women’s rights and humanitarian issues beyond Afghanistan.

 

My motivation is deeply personal, but my understanding of responsibility goes beyond my country of origin. I believe that having the freedom to speak means we should use it to help create space for others to be heard.

 

2. Who are you primarily doing what you do for?

 

Women and girls are at the heart of my work, particularly those in Afghanistan whose rights, education and opportunities have been restricted. But my solidarity does not stop at national borders. I also want to bring attention to people and humanitarian situations that receive little public recognition.

 

Through Female Union, I aim to empower women, connect people globally and help open doors. People from Afghanistan have contacted me asking for support. In those situations, I have looked for relevant organisations, foundations and institutions and helped establish connections.

 

Sometimes my contribution is sharing knowledge. Sometimes it is helping someone find the right contact. Sometimes it is making sure a neglected issue is discussed publicly. These actions may seem small, but they can matter greatly to the person seeking help.

 

I also believe that the people affected by an issue should be part of the conversation about it. They should be invited into media discussions, conferences and decision-making spaces. Their experiences deserve to be heard directly, alongside a range of perspectives.

 

3. What does personal success look like in your role as an activist?

 

Success means seeing a woman gain visibility, an overlooked issue receive attention, or someone find a connection that brings them closer to support.

 

I receive messages from girls in Afghanistan who tell me they appreciate that I continue to speak about their situation, even though I live in Germany. Those messages mean a great deal to me. They remind me that distance does not remove responsibility, and that people notice when you refuse to forget them.

 

I do not measure success only through major political changes. Those changes matter enormously, but so do the human connections that sustain people while they are waiting for change. Feeling heard, recognised and less alone matters too.

 

This belief also shapes my professional life. I want humanity to have a stronger place in the world of work. Businesses, economies and countries depend on people. Whatever we achieve professionally, we should remember the people behind that progress and the conditions they need to grow.

 

For me, success is helping create spaces where people’s dignity, experiences and potential are taken seriously.

 

4. How do you choose your methods?

 

I choose methods that help me create visibility, build connections and reach people across different settings. That includes social media, events, direct conversations and collaboration with NGOs and other activists.

 

I actively contact organisations and individuals when I see opportunities to work together, particularly on issues that are missing from mainstream coverage. I believe we can achieve more by sharing knowledge, networks and platforms.

 

Technology makes this work possible across distances. Alongside a demanding professional schedule, I make time for my voluntary work before or after work and between other commitments. I cannot always travel to an event or be physically present, but digital platforms allow me to contribute and stay connected.

 

Social media also helps reach people who might otherwise never encounter a particular issue or hear from those affected by it. Used thoughtfully, it can open conversations and bring overlooked experiences into public view.

 

Listening is central to my approach. If we do not understand an issue, we should speak with the people living through it. We do not have to agree on everything, but we should be willing to listen and create an environment where people feel heard and respected.

 

5. Who do you feel holds the real power?

 

Governments and international institutions hold formal power and have responsibilities that civil society cannot replace. They can make decisions that directly affect people’s rights, safety and opportunities.

 

But I believe civil society has the greatest potential to drive lasting change. People bring issues into public view, organise around them and keep demanding action when attention begins to fade. The civil rights movement and women’s movements remind me of the power of people coming together.

 

In my own work, I try to contribute to that collective power by keeping conversations alive, connecting people and encouraging them to recognise that they have a role to play. We should not assume that political decisions make us powerless.

 

For me, solidarity also means speaking up when we are not personally affected. Someone else’s suffering does not become less real because it is far away or outside our own experience.

 

I do not believe we should rank suffering or use one humanitarian crisis to dismiss another. Every life in danger matters. We share one world, and our different backgrounds should not prevent us from standing alongside one another. That shared humanity is the foundation of the change I want to help create.

 

6. From your experience - how have you handled systemic roadblocks in your activism?

 

One of the hardest obstacles is the lack of sustained attention. Some issues receive very little coverage, while others briefly become visible and then disappear from public discussion, even though the suffering continues.

 

There are moments when I stop and ask myself whether I am getting anywhere. I think many activists recognise that feeling. What helps me is remembering that deeply rooted problems rarely change overnight. This work requires patience, persistence and a willingness to keep returning to the conversation.

 

I also try to turn a feeling of helplessness into a practical question: what can I do from where I am? It might be contacting an organisation, connecting two people, sharing information or creating space for an overlooked perspective.

 

At the same time, activism can be emotionally demanding. Caring about these issues does not make us immune to exhaustion. I remind myself that taking a break is part of being able to continue.

 

Giving up is not an option for me, but looking after myself is a responsibility too. We need opportunities to recover our energy so that we can return to this work with clarity and strength. A sustainable commitment requires both determination and care.

 

7. What is one event/experience in your journey as an activist that has stood out to you as memorable?

 

One experience that continues to stay with me is receiving messages from girls in Afghanistan who tell me how much it means to them that I speak up for them, even though I live in Germany.

 

Those messages make the purpose of my work deeply personal. Behind every discussion about rights, education or political decisions are people with hopes, ambitions and a desire to shape their own lives. Hearing directly from these girls reminds me why I must keep bringing attention to their experiences.

 

People sometimes ask me: “You do so much, but does anything really change?” I understand that question, especially when political progress feels painfully slow. But those messages remind me that being remembered and heard matters too.

 

They strengthen my sense of responsibility. Living far away does not weaken my connection to them. It means I can use the freedoms and opportunities available to me to help keep their experiences in public view.

 

8. What lesson(s) if any, do you wish you had learned earlier? And what advice would you give to someone looking to get into activism?

 

One lesson I would emphasise is that meaningful change takes time. We can put enormous energy into an issue and still see very little immediate progress. That can be discouraging, but it does not mean our contribution has no value.

 

I have also learned how important it is to protect our own energy. Activism often involves confronting painful realities, and we need moments to pause and recover. Taking care of ourselves helps us sustain our commitment.

 

My advice to someone starting out is to begin with what they can contribute. You do not need to hold political office or have a large platform. You can share knowledge, connect someone with an organisation, raise an overlooked issue or offer your skills. Opening one door for someone can be a meaningful beginning.

 

Above all, listen to the people affected. Ask questions, make room for different perspectives and involve them in conversations about their own lives. We do not have to agree on everything to treat each other with dignity.

 

And do not wait until an injustice affects you personally before speaking up. Everyone can contribute from where they are. When we recognise that responsibility and act together, we create the possibility of change.


Samar Sadullah


Zusan Osmani API par Samar Sadullah

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