Coupe du Monde : le soft power à l'envers.

Le football est devenu un spectacle de masse, et avec lui, une vitrine pour des gouvernements en quête d'une image meilleure que ce que la réalité ne le permettait. Ce schéma se répète depuis plus d'un demi-siècle, à presque chaque édition du tournoi. La Coupe du monde 2026 introduit pourtant une variation inédite : le pays hôte est en guerre pendant que le monde regarde les matchs.
En 1970, le Brésil vivait sous dictature militaire lorsque la sélection remporta son troisième titre mondial. Le gouvernement d'Emílio Garrastazu Médici associa publiquement ce succès au régime lui-même, utilisant le tricampeonato comme outil de propagande à un moment où le pays faisait face à un isolement international croissant en raison des violations des droits humains. Huit ans plus tard, l'Argentine accueillit et remporta son propre Mondial sous une autre dictature civilo-militaire, installée deux ans avant le tournoi.
L'effort de propagande y fut encore plus délibéré : le régime engagea l'agence américaine Burson-Marsteller, spécialisée dans le redressement de l'image de gouvernements autoritaires, pour vendre au monde le récit d'une « paix argentine » qui coexistait, en coulisses, avec des centres clandestins de détention et de torture à quelques kilomètres des stades. Des militants français allèrent jusqu'à organiser un comité de boycott pour dénoncer ces violations, sans parvenir à faire déplacer le tournoi. La victoire de la sélection argentine n'assura pas au régime la longévité que la propagande promettait, et quatre ans plus tard, la même junte eut recours à un autre artifice de cohésion nationale, la guerre des Malouines, quand le football ne suffisait plus à maintenir le consensus interne.
Ce schéma traversa le siècle suivant sans perdre en intensité. La Coupe du monde en Russie, en 2018, eut lieu quelques années après l'annexion de la Crimée, à un moment où le pays cherchait à reconstruire son image auprès de l'Occident à travers l'un des tournois les plus suivis de l'histoire, avec plus d'un milliard de téléspectateurs pour la seule finale. La Coupe du Qatar, quatre ans plus tard, devint l'exemple le plus cité de ce que la littérature académique a nommé le sportswashing, l'usage du sport comme mécanisme de diversion face à des violations systématiques des droits humains. Avant même le coup d'envoi, une enquête du journal britannique The Guardian révéla que des milliers de travailleurs migrants, pour la plupart originaires d'Inde, du Pakistan et d'Oman, étaient morts sur les chantiers des stades qataris, dans des conditions de travail que des organisations internationales ont comparées à de la servitude. Le Qatar dépensa environ 200 milliards de dollars pour accueillir le tournoi, presque vingt fois la somme investie par la Russie lors de l'édition précédente.
Dans tous ces épisodes, la logique de fond restait la même : un gouvernement en délicatesse avec son image utilisait le football pour paraître plus ouvert, plus pacifique, plus respectable que la réalité ne le justifiait. C'était le soft power dans sa forme la plus classique, la tentative de gagner sympathie et légitimité par la culture et le spectacle.
La Coupe du monde 2026 utilise le football pour le mouvement inverse. Les États-Unis ont transformé le contrôle des frontières en instrument explicite de politique étrangère pendant le tournoi lui-même, dans une édition où le pays hôte principal se trouve, pour la première fois dans l'histoire du Mondial, engagé dans un conflit militaire actif, contre l'Iran et Israël, depuis février. La sélection iranienne en a fait l'expérience directe. Le staff technique s'est vu refuser une grande partie de ses visas par le gouvernement américain, et sur les quinze membres du personnel jugés essentiels au soutien de l'équipe, seule une fraction a obtenu l'autorisation d'entrer. L'exigence américaine consistait à identifier, parmi les joueurs et les dirigeants, ceux ayant accompli leur service militaire au sein des Gardiens de la révolution islamique, force que Washington classe comme organisation sensible. L'équipe a dû s'entraîner au Mexique dans les jours précédant son entrée en lice. Même les joueurs autorisés à entrer sur le territoire ont subi une logistique d'exception, contraints par leurs restrictions de visa d'entrer et de sortir des États-Unis le jour même de chacun des trois matchs de la phase de groupes, sans pouvoir rester en sol américain entre les rencontres. Les supporters ont, eux aussi, payé le prix, mais par un autre biais : la fédération iranienne a dû annuler le quota de billets qui lui revenait selon les règles de la Fifa elle-même, laissant sans billet des familles ayant déjà payé transport et hébergement.
En 1978, en 2018, en 2022, le pays hôte utilisait le football pour paraître plus accueillant qu'il ne l'était, cherchant à séduire par le spectacle. En 2026, le pays hôte se sert de l'événement lui-même pour désigner, par décision d'État, qui n'a pas le droit d'y participer. Des critères de politique étrangère décident qui franchit la frontière, et jamais un Mondial n'avait inscrit le contrôle migratoire de façon aussi explicite au cœur même du jeu.



