Et “enseigner” se transforme en “en saigner.”
- 16 juil.
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Quand on pense aux “héros du quotidien”, on pense souvent aux pompiers ou aux soignants. Mais pas à un autre immense pilier de la société : le corps enseignant.
On parle trop peu de l’impact des professeurs dans la vie de chacun. On a toutes et tous un ou une prof qui nous a marqué.e, dont on se souvient avec le sourire, et au moins une anecdote bien spéciale.
Enseigner c’est s’engager dans quelque chose qui semble merveilleux : éduquer et instruire les nouvelles générations “pour un monde meilleur”.
Mais dans la réalité des faits, bien souvent, on n’a absolument aucune idée du réel engagement que l’on prend.
On s’engage à s’exposer. Parce que si les pompiers, policiers et militaires ont conscience de risquer leurs vies par leur fonction, on ne s’imagine pas qu’être prof inclut un risque aussi. Agnès Lassalle, Samuel Paty, Dominique Bernard... Et combien encore vivants, mais qui ont échappé au pire.
Enseigner c’est essentiel, et de plus en plus d’extrêmes ont conscience de cet enjeu. Tuer un prof, c’est tenter d’assassiner la culture, le savoir, la connaissance, la soif d’apprendre.
Parce que malgré tous ses défauts, l’école, système bancal et mal organisé, aux administrations désastreuses et aux conditions parfois plus que douteuses, est une façon de transmettre des valeurs qui font peur. La notion de tolérance, d’égalité, l’histoire, l’importance de se battre pour ses droits, la culture qui ouvre des portes, la rhétorique, l’esprit critique…
C’est l’école qui m’a politisée. J’ai été politisée par le fait de voir des profs épuisés tenir le coup après sept heures de cours dans des classes à quarante, soixante copies et quatre conseils de classe en une seule journée. J’ai été politisée par l’apprentissage des débats, la découverte des horreurs génocidaires de notre Histoire, la ZEP qui abandonne ses élèves comme ses enseignants, par Parcourup qui nous trie comme du bétail…
Et pourtant, je passe le concours dans un an. Et les études sont loin de donner envie. Rares sont les enseignants qui ne font pas ce métier par passion et par conviction. Parce que risquer littéralement sa vie, dans des classes surchargées, avec du matériel défaillant, un établissement parfois insalubre, un manque d’effectif, à préparer des heures de cours, à devoir instaurer un climat qui soit à la fois confiant et respectueux, à enchaîner réunions, conseils d’administration, conseils de classes, corrections de copies par dizaines, rester renseignés sur le programme, garder de la patience et de l’énergie, tenir des ados surexcités qui ont de plus en plus de troubles non diagnostiqués, de problèmes de concentration, et souvent aucune envie d’être là, le tout pour un salaire risible qui nous met dans le rouge… Ça ne fait pas rêver.
Je suis de celles qui sont surmotivées, qui ont envie de changer le système, avec une pédagogie moderne, des tonnes d’idées, des contrôles adaptés, l’envie de passionner ses élèves, de les intéresser, de les aider à s’épanouir et à trouver leur voie. Mais je ne peux pas m’empêcher de me demander combien de temps cette motivation va tenir au vu de la régression des conditions de travail dans ce domaine.
Un domaine où on traite les écoles comme des entreprises, les enfants comme des travailleurs, avec des horaires inadaptés à leur âge, des programmes qu’on n’a jamais le temps de finir, une pression constante et la peur. La peur de se faire tuer pour le seul fait d’avoir voulu enseigner.
Parce qu’aujourd’hui, des élèves tuent leurs professeurs.
C’est réel, c’est brutal, c’est odieux. Et on en parle trop peu. Je dis souvent en riant qu’on devrait toucher une prime de risque quand on devient prof, mais au fond je ne ris pas du tout.
Si je veux être prof, c’est pour transmettre ce que j’aime, ce qui m’anime, ce qui me passionne. C’est parce que j’en ai eus qui avait cette lueur dans le regard qui semblait éclairer la pièce entière, et nous avec. L’ampoule qui s’allume au dessus de nos têtes.
La volonté de nous aider à grandir, à évoluer, à devenir meilleur, celle de nous tirer vers le haut.
Il y a eu Mme C, qui m’a transmis le virus en passionnant la classe toute entière avec une nouvelle de Maupassant, alors qu’on était la plus redoutée de tout le collège. Il y a eu Mme H, qui m’a embarquée dans ma première manif et m’a appris à développer mon esprit critique. Mme B qui avait un tel humour et une telle sympathie pour nous que je ne voyais pas les cours de philo passer. Mme G grâce à qui j’ai eu 19 à mon premier partiel. Mme L qui m’a permis de cartonner une matière dans laquelle je me pensais nulle. M. D qui m’a appris l’humilité et la patience.
Avec un bon prof, apprendre n’est pas pénible. Et apprendre c’est enrichir son esprit. Ce que beaucoup ne veulent surtout pas : comment nous manipuler si on sait réfléchir avec des exemples précis, des références, une vraie capacité d’analyse et une logique rigoureuse ?
Alors on nous met une cible sur le dos, et on essaye d’étouffer les voix qui enseignent. Et enseigner se transforme en “en saigner”.



