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Racisme et islamophobie en France après une semaine de chaos.

30 oct.
8 min de lecture

Racisme et islamophobie en France après une semaine de chaos.

Il y a une semaine, jour pour jour, Pengo Bossio Wangi, 26 ans, a été tué dans un attentat raciste à Trappes. Une enfant de 12 ans a été criblée de balles car elle était noire et qu’elle portait un foulard en sortant de la piscine. Ahmed Chihi, 21 ans, est toujours hospitalisé dans un état très critique. 


Cet attentat est le paroxysme d'un climat raciste et islamophobe nourri depuis des années en France. Entre ratés judiciaires, milices d'extrême droite, déni ministériel et surenchère médiatique, plongée au cœur de cette semaine de choc et d'engrenage à travers les témoignages de cinq citoyens non-blancs. (1)


L’angoisse au quotidien. 


L’attentat qui a eu lieu le 23 octobre à Trappes et la Verrière n’est pas un incident isolé. Il ravive un passé douloureux dans un mois d'octobre lourd de symboles : du massacre des algériens jetés dans le Seine le 17 octobre 1961 à la mort de Zyed et Bouna le 27 octobre 2005. En l'espace de quatre jours, cette violence a coûté la vie à trois hommes noirs dans des contextes de violences racistes ou policières : Pengo Bossio Wangi à Trappes, José Capela à Saint-Gaudens, et Mauricio K. en garde à vue à Saint-Ouen. A cela s'ajoute le vandalisme de la mosquée de Lodève. 


Pour Melika, créatrice du média Weshternn, la colère est devenue le seul rempart face au désarroi : « Ce climat est profondément anxiogène. Ce que je ressens, c'est de la peur, de la tristesse et de la frustration. Et il y a aussi, évidemment, énormément de colère [...]. La colère est une émotion qu'on a tendance à stigmatiser, alors que c'est elle qui porte les révoltes. Je pense que c'est un véritable outil de transformation sociale. »


Pour R., étudiante en L2 socio-histoire à Lille, la violence ambiante altère la liberté de vivre normalement : « Je me sens anxieuse à l'idée de sortir. J'ai peur pour ma vie, puisque le simple fait d'être noir ou arabe aujourd'hui peut nous coûter la vie. Je suis née et j'ai grandi en France : je ne devrais pas avoir peur de mon propre pays. »


Un sentiment partagé par T., étudiante en L3 de droit, pour qui la charge des micro-agressions quotidiennes est devenue insupportable : « Je ne peux pas passer une journée en France sans oublier que je suis noire. [...] C'est épuisant parce que j'ai l'impression que je dois constamment éduquer les gens à se comporter bien avec moi. » La peur de se faire agresser l'a conduite à modifier ses horaires de sport, n'osant plus aller à la salle à 6 heures du matin, et à refuser de sortir en soirée. Elle témoigne également d'un racisme ordinaire omniprésent : « Vendredi dernier j'étais chez le médecin, le médecin m'appelle “la black” j’ai pas compris. »


Deux poids, deux mesures.


La gestion judiciaire de l'attentat a suscité une vive indignation. Le terroriste Kevin Tertrais, arrêté trois jours avant les faits pour une agression raciste puis relâché, a vu sa garde à vue levée dès le lendemain du drame pour « raisons psychiatriques ». Il aura fallu attendre le 26 octobre pour qu'il soit réintégré en garde à vue, puis le 29 octobre pour qu'il soit placé en détention provisoire après saisie de la Sous-direction antiterroriste (Sdat). « Quand je vois que des jeunes sans casier judiciaire prennent six mois de prison ferme pour des pulls volés, j’ai l’impression que la France essaie de nous dire que la vie d’un Noir ou d’un Arabe vaut moins que des vitrines. » regrette R. Interrogé, Kevin Tertrais a fini par reconnaître la préméditation, visant délibérément « des Noirs et des Arabes ». Des tracts du RN et un exemplaire de Mein Kampf ont été retrouvés chez lui. 


Cette tentation initiale d'aborder l'attentat sous l'angle de la psychiatrie illustre un traitement à deux vitesses dénoncé par les personnes interrogées. Melika pointe cette asymétrie systémique : « On voit à quel point la blanchité excuse. Quand on explique un acte uniquement par les caractéristiques psychologiques d'un individu, on évacue la dimension structurelle et systémique du racisme. Quand un homme blanc tue, ce n'est jamais "lui", c'est la folie. Quand l'auteur est arabe ou noir, ce sont tous les Arabes et tous les Noirs qui sont pointés du doigt. »


Un constat partagé par Basile Mohamed, Conseiller municipal chargé de la jeunesse et de la citoyenneté à Chanteloup-les-Vignes : « Je constate que la justice dépend aussi beaucoup de la "hype" qu'on accorde à l'affaire. [...] J'ai peur du deux poids deux mesures, qu'une personne qui fait un attentat terroriste islamophobe n'ait pas le même impact qu'une personne qui aurait tenté de faire un attentat terroriste "islamiste" comme ils disent si bien. »


L'étudiante en droit T. relie ce deux poids deux mesures à l'histoire institutionnelle : « Quand tu vois ce genre de choses, surtout quand t'es étudiante en droit, tu t'interroges sur le système. [...] Tant que la société française continue de nier les atrocités coloniales qu'elle a commises, le système judiciaire ne va jamais avancer. Comment voulez-vous condamner des gens qui agissent par racisme si vous ne reconnaissez pas qu'on est dans une société raciste ? »


La police de mèche avec les groupuscules. 


Dès le lendemain de l'attentat, lors des manifestations du 24 octobre, des groupuscules d'ultra droite ont coordonné via Telegram des attaques contre des manifestants dans plus d'une dizaine de villes françaises. Ils revendiquent un appui des forces de l'ordre. Ce climat de violence et de complaisance a poussé de nombreux citoyens à renoncer à manifester : « Quand j'ai entendu que des groupes d'ultradroite allaient venir pour massacrer des "bougnouls", j'ai renoncé à y aller, même si je sais que la peur ne devrait pas gagner. » déclare R. 


Pour Melika, le simple fait de manifester est devenu une épreuve logistique et psychologique : « Je prends des précautions que je ne prenais pas avant. Je préviens mon entourage, j'ai le numéro de mes proches sur moi, j'active ma géolocalisation. Ce sont des gestes qui disent beaucoup de l'insécurité qu'on ressent, même quand on exerce un droit fondamental. »


« Je n’ai pas été aux manifestations. J'étais habillée pour y aller mais mes parents [qui n’habitent pas en France] m'ont appelé en panique. [...] Si je vais manifester en étant une personne noire, je peux ne pas rentrer chez moi. Sans vouloir être dramatique, c'est une possibilité. [...] J'ai pas envie de cracher sur la police parce que je pense que c'est important pour tenir l'ordre. Mais la police telle qu'elle est maintenant fait très peur. » déclare T. 


Ayoub Aaidane, membre de Red Jeunes et étudiant en L2 de droit, témoigne également de la bascule dans le rapport à la police face aux violences ciblées : « Ayant peu été contrôlé dans ma vie, je n’avais pas de crainte de la police jusqu’à récemment avec les atrocités des images qu’on peut voir dans les manifs et les violences généralement tournées vers les racisés. »


Le RN à l’antenne.


Les personnes interrogées constatent un manque de représentation des minorités dans le débat politique. Selon Ayoub, ce déficit s'incarne dans la relégation constante des minorités aux seuls secteurs de l'animation, du sport ou du ménage, excluant les personnes racisées des instances décisionnelles au profit de profils embourgeoisés, « ce qui crée la scission entre les employés mais aussi des choix stupides et déconnectés à plein d'échelles ». Un sentiment partagé par T. : « Je pense que personne n'est mieux placé pour parler des problèmes des minorités qu'une personne issue de la minorité [...]. Je suis une femme noire, donc dans l’échelle de représentation je serai toujours à la fin. »


Le 25 octobre sur France info, l’image est lourde : un direct sur le congrès du RN à Orléans et l’attentat à Trappes relayé aux faits divers dans le bandeau. « L’attentat est sous médiatisé, dans le sens où ça devrait être le problème numéro un actuel en France. » souligne R. 


Le lendemain de l’attentat, BFMTV reçoit Eric Zemmour, déjà condamné pour incitation à la haine raciale. Après les manifestations du 17 octobre, il avait d’ailleurs parlé sur LCI de « hordes de barbares africains et maghrébins ». Auprès de Mediapart, les proches de Kevin Tertrais le dépeignent comme un homme influencé par la télévision. Depuis des années, la ville de Trappes est dans le viseur des figures du RN et des médias qui parlent d’islamisation et de grand remplacement. La semaine dernière n’y a pas échappé. 


Invisibilisation de l’islamophobie. 


Le 27 octobre sur CNews, Sabrina Medjebeur réduisait l'islamophobie à la « critique de l'islam ». Un amalgame similaire à celui formulé l'année précédente, le 18 novembre 2025 sur RMC, par Aurore Bergé, ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, qui refusait d'employer le terme sous le même prétexte. Pourtant, l'ONU qualifie plutôt l'islamophobie comme « la peur, les préjugés et la haine envers les musulmans », distincte du droit au blasphème.


Le refus ministériel de nommer l'islamophobie apparaît comme un déni calculé. Melika tranche : « Refuser de nommer une réalité, c'est une façon de la nier, et donc de ne pas la combattre. » T. s’interroge : « Comment voulez-vous lutter contre des choses qui sont invisibles ? Comment voulez-vous mettre en place des mesures qui vont vraiment changer la vie des gens ? »


R., observe l'abandon politique des citoyens musulmans : « On parle de nous, on fait de nous un sujet de débat, on utilise notre présence pour alimenter certains discours, mais lorsqu'il s'agit de reconnaître les discriminations que nous vivons réellement et de les combattre, il n'y a plus personne. » Un sentiment partagé par Ayoub : « Je me sens insulté. Voir les médias nous rabaisser continuellement, c’est une violence énorme qui nous discrédite auprès du plus grand nombre. [...] Je ne me sentirais peut-être jamais représenté sur les plateaux, c’est un monde trop hostile aux nôtres. »


Pour Basile Mohamed, la fabrique de l'opinion par les médias dominants porte une responsabilité majeure dans l'engrenage actuel : « Tout ce qui a lieu actuellement est le résultat d'un long cheminement orchestré par différents groupes politiques, notamment l'extrême droite et la minorité de personnes qui détiennent aujourd'hui les médias, qui alimentent la haine, qui influencent et qui éduquent. [...] On a trop banalisé l'islamophobie comme si c'était quelque chose de normal. »


Entre exil et résistance.


Face à une société où le racisme et l'islamophobie sont décomplexés, de nombreux jeunes envisagent de partir comme seule issue de secours. « Je pense que la France n'a plus rien à m'offrir. » confie T. « Même si tu fais tout comme ils voudraient que tu fasses, à la fin de la journée t'es un nègre pour ces gens-là. [...] Je ne veux pas passer ma vie à essayer de me faire accepter par un groupe qui ne veut pas de moi. » Un projet que R. comprend bien : « Je ne trouve pas de travail et j’ai le sentiment de ne plus être en sécurité dans mon propre pays. D’un côté j’ai envie de me battre parce que la France c’est quand même mon pays, mais d’un autre je me dis que c’est peut être ma vie qui est en jeu. »


Face à la tentation du départ ou de la résignation, la réponse réside aussi dans l'organisation collective et l'engagement, à l'image du projet porté par Ayoub avec la création de l'association Diaspora : « Cette association est un désir d’affirmer et de légitimer une culture, une religion et une identité qui n’est pas celle dominante dans le pays, mais qui n’a pas à être marginalisée car étant minoritaire. » Basile Mohamed conclut sur la nécessité de ne pas céder du terrain : « J'ai été préparé, je m'y prépare et je continue à m'y préparer parce que la montée de haine est prévisible. (...) Si tu as peur de prendre la parole, tu as peur de sortir, d'aller manifester, c'est comme ça qu'ils te mangeront. »


Le racisme tue encore.


En France, le racisme et l’islamophobie tuent, alimentés par l’idéologie d’extrême droite et sa surmédiatisation. Présenter l'attentat du 23 octobre comme une « première », comme l'a fait Emmanuel Macron, « montre à quel point on minimise la réalité » selon R.


Cette déclaration occulte une tragique série de meurtres récents : l'attaque au sabre d'un campement en 2021, le meurtre de trois kurdes en 2022, les assassinats de Djamel Bendjaballah, Aboubakar Cissé, Hichem Miraoui et Ismaël Aali entre 2024 et 2026. Une enquête du média Bon Pote admet que « 9 meurtres à caractère idéologique sur 10 sont commis par l’extrême droite ». Cette menace s’illustre par de graves dérives au sein même des institutions.



Maryam Jalloul - Bloc Populaire

1. C’est-à-dire, des personnes n’étant pas perçues comme appartenant à la blanchité d’un point de vue sociologique. J’ai choisi de ne pas utiliser le terme “racisé” en connaissance des débats sociologiques et politiques existants autour de son utilisation. 


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