Saiaf Abdallah : « Un soir, j'ai donc décidé de descendre seul dans la rue pour protester. »

1. Qu'est-ce qui a déclenché votre engagement militant ?
Dès mon plus jeune âge, mes parents m'emmenaient souvent à des manifestations liées à la cause palestinienne. J'assistais à ces manifestations et à ces séminaires avec un sentiment de désespoir, car j'avais toujours l'impression que l'empire était bien trop puissant pour être arrêté. Les injustices dont j'étais témoin envers les Palestiniens, ainsi que envers le reste du monde musulman et arabe, me pesaient lourdement.
En octobre 2023, lorsque le massacre des Palestiniens à Gaza a commencé, j'ai immédiatement ressenti le devoir de protester et de prendre la parole. Malheureusement, les manifestations auxquelles j'ai participé n'ont eu aucun impact. Bien que nombreuses, elles se tenaient souvent dans des endroits comme le centre-ville de Phoenix le samedi, et parfois dans une université le dimanche. Ces grands rassemblements passaient quasiment inaperçus, car les rues du centre-ville et les universités étaient désertes le week-end.
Lors d'une de ces manifestations, je me suis plainte à ma sœur que ces protestations étaient inutiles si personne ne pouvait les voir. Ma sœur m'a regardée et m'a dit : « Alors pourquoi ne manifestes-tu pas seule ? »
Un soir, j'ai donc décidé de descendre seule dans la rue pour protester et attirer l'attention sur l'holocauste en Palestine. J'ai prié, demandant à Dieu de m'utiliser sans me remplacer. S'il voulait qu'une seule personne voie mes efforts, j'accepterais. Et s'il voulait que des millions les voient, j'accepterais aussi. Dans ma prière, j'étais catégorique : je voulais agir uniquement pour Dieu. « Ô Allah, de la même manière que Tu as aidé Moïse à fendre la mer, démontrant ainsi Ta toute-puissance, je Te demande de m'aider dans ma démarche. J'irai dans la rue avec un drapeau. Si tu veux que cela porte ses fruits, j'accepte. Sinon, j'accepte aussi. »
Chaque fois que je descendais dans la rue, je me sentais profondément connectée à quelque chose qui me dépassait. Je me sentais connectée aux habitants de Gaza et, spirituellement, j'éprouvais un devoir. Je le ressentais au plus profond de moi-même. J'ai filmé des personnes qui venaient me harceler ou m'agresser, et ces vidéos ont fait le tour du monde. Cela a permis à beaucoup de voir comment les musulmans et les Palestiniens sont traités lorsqu'ils exercent leur droit fondamental de manifester. Avec le temps, j'ai réalisé que les jours où je ne manifestais pas me pesaient. Je sentais que je devais agir, que je ne pouvais pas rester les bras croisés. Et chaque fois qu'une situation exigeait que je la filme et la montre au monde entier, je le faisais sans hésiter.
J'ai été arrêté à plusieurs reprises pour désobéissance civile et j'ai passé beaucoup de temps au tribunal. Cela n'est rien comparé aux souffrances des Palestiniens et des autres Arabes et musulmans à travers le monde qui continuent de subir une violente oppression. Je suis honoré d'avoir cette modeste opportunité d'avoir un impact, et, franchement, j'ai parfois honte de ne pas en faire assez.
2. Pour qui faites-vous principalement ce que vous faites ? (Qui considérez-vous comme votre communauté, votre groupe ou les personnes que vous souhaitez protéger et soutenir en priorité ?)
Je le fais pour l’amour d’Allah. Je le fais aussi pour les Palestiniens de Gaza, pris au piège dans l’étau israélien, abandonnés du monde et livrés à un massacre. Dans le même temps, j’espère que mon travail incitera d’autres personnes à agir, mais en fin de compte, je m’en remets à Allah.
3. À quoi ressemble la réussite personnelle dans votre rôle de militant·e ?
La réussite personnelle dans mon rôle de militant·e commence par inspirer les autres à agir. Voir cette action faire évoluer l’opinion publique et, à terme, se traduire par un changement de politique, voilà le genre de changement qui apporte une véritable réussite.
4. Comment choisissez-vous vos méthodes ?
Bien que je participe à des manifestations publiques, des collectes de fonds et des séminaires, je privilégie personnellement la protestation et l'organisation individuelle. Je constate que cette approche est efficace et j'espère poursuivre dans cette voie dans un avenir proche.
5. Qui, selon vous, détient le véritable pouvoir ?
Allah détient tout le pouvoir et, lorsqu'Il décide de le faire basculer, il bascule. Actuellement, aux États-Unis, les décideurs politiques sont malheureusement corrompus par des lobbyistes qui servent les intérêts israéliens. Aucune loi américaine ne nous protège contre la corruption des politiciens par les super PAC, ce qui a détourné l'argent des Américains de la classe ouvrière pour financer des bombes et des missiles qui massacrent des Arabes et des musulmans au Moyen-Orient.
6. D'après votre expérience, comment avez-vous géré les obstacles systémiques dans votre militantisme ?
Il existe un livre inspiré de la philosophie stoïcienne intitulé « L'obstacle est le chemin ». Ce livre m'a été d'une grande aide pour aborder les obstacles rencontrés. Je suis désormais convaincue que persévérer malgré les obstacles peut s'avérer extrêmement efficace. Par exemple, j'ai été bannie définitivement d'Instagram l'année dernière pour avoir dénoncé l'holocauste perpétré par Israël contre les Palestiniens à Gaza. Mon compte a été fermé sans préavis. J'ai profité de cet obstacle pour écrire des lettres manuscrites dénonçant les crimes des États-Unis et d'Israël, et les déposer dans des villes, des États et des pays du monde entier.
Concernant l'épuisement professionnel, je veille à prendre du temps pour moi dès que j'en ressens le besoin. Je suis convaincue qu'on ne peut pas donner ce qu'on n'a pas. C'est pourquoi je ne me culpabilise pas et ne me laisse pas accabler par le poids de la culpabilité lorsque j'ai besoin d'un moment de réflexion. Je prends du temps pour ma famille, mes amis, et pour prendre soin de mon corps et de mon esprit. Cela me permet d'être efficace dans mon travail.
L'apathie du public est souvent déchirante. C'est l'un des plus grands obstacles. À l'heure actuelle, je peux affirmer sans hésiter que le mouvement pro-palestinien est le plus grand mouvement de défense des droits humains de l'histoire et qu'il a été extrêmement efficace pour mettre en lumière les crimes des États-Unis et d'Israël. Je crois que si nous persévérons, nous pouvons réveiller davantage de personnes de la torpeur dans laquelle l'empire souhaite les maintenir.
7. Quel est l'événement ou l'expérience qui vous a le plus marqué dans votre parcours de militant·e ?
En descendant dans la rue et en manifestant, j'ai vu et été confronté·e à beaucoup de choses. C'est assez terrifiant de voir à quel point les gens sont souvent offensés par ma pancarte, qui dit : « Israël tue des enfants ». La prise de conscience qu'Israël exerçait un contrôle total sur les Américains et leur façon de penser fut un cauchemar auquel je n'étais pas préparée. La colère et la haine viscérales qui se lisaient sur les visages de tant d'Américains lisant une pancarte énonçant un fait incontestable m'ont prouvé que les États-Unis étaient bel et bien occupés.
Parallèlement, j'ai aussi été témoin de nombreuses et belles réactions. Parfois, alors que je priais dans la rue, des musulmans se garaient et accouraient pour me rejoindre dans la prière. Cela me bouleversait souvent. Il y a eu des moments où des gens s'arrêtaient et me demandaient s'ils pouvaient se tenir à mes côtés et porter le drapeau. D'autres m'offraient de l'eau, et certains me demandaient où ils pouvaient faire un don pour aider les Palestiniens.
Au fil des ans, le soutien a considérablement augmenté. Nombreux sont ceux qui savent désormais qu'Israël est un État paria qui tue des enfants et survit grâce au sang des musulmans.
8. Quelles leçons, le cas échéant, auriez-vous aimé apprendre plus tôt ? Et quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui souhaite s'engager dans l'activisme ?
J'aurais aimé apprendre plus tôt que même des rivières de sang à Gaza n'auraient pas suffi à émouvoir les Américains. La plupart d'entre eux n'étaient tout simplement pas suffisamment informés, et cela leur était indifférent. Je l'ai constaté de visu dans la rue. Il a fallu le massacre de près d'un million de Palestiniens à Gaza, et des années de famine et d'extermination, pour que les choses commencent à changer. J'aurais aimé savoir plus tôt à quel point les Américains étaient endoctrinés. Je l'ai découvert trop tard, et cela m'a brisé le cœur. Nombre d'entre eux ignorent totalement qu'Israël leur prend leur argent pour massacrer des musulmans à travers le monde. Je n'étais pas préparé à cela. Bien que la situation se soit améliorée ces trois dernières années, le chemin est encore long.
Samar Sadullah

English version :

1. What sparked your commitment to activism?
(Think about what specific event, personal experience, or injustice drove you to this work?)
From a very young age, my parents would often take me to protests related to the Palestinian cause. I would attend these protests and seminars with a sense of hopelessness, because it always felt like the empire was far too strong to be stopped. The injustices I saw against the Palestinians, as well as the rest of the Muslim and Arab world, weighed heavily on me.
In October of 2023, when the holocaust against Palestinians in Gaza started, I felt an immediate sense of obligation to protest and speak out. Unfortunately, the protests I attended were ineffective. Though they were large in number, they were often held in places like downtown Phoenix on a Saturday, and sometimes at a university on a Sunday. These large gatherings went essentially unwitnessed, as the weekends left downtown streets and universities empty.
At one of these events, I complained to my sister that these protests were ineffective if no one could see them. My sister looked at me and said, “Then why don’t you protest by yourself?”
And so one night, I made the decision to begin heading to the streets alone in protest, to bring attention to the holocaust in Palestine. I made a prayer in which I asked God to use me but not replace me. If He wished that only one person saw my efforts, I would accept. And if He wished for millions to see my efforts, I would accept. In my prayer, I was adamant that I wanted to do this purely for the sake of God: “Ya Allah, the way You helped Musa split the sea, showing that You have all power, I ask You to help me in my efforts. I will head to the streets with a flag. If You wish for it to be effective, I accept. If not, I also accept.”
Each time I hit the streets, I felt very connected to something greater than myself. I felt connected to the people of Gaza, and on a spiritual level, I felt a sense of duty. I felt it in my bones. I recorded videos of people who came up to harass or attack me, and those recorded interactions went global. It was an opportunity for people to see how Muslims and Palestinians are treated when they exercise their God-given right to protest. As time passed, I noticed that I struggled on the days I did not protest. I felt that I needed to do something; that I could not sit idly by. And whenever an interaction demanded that I capture it and expose it to the world, I made sure to do just that.
I have been arrested many times for civil disobedience and have spent much time in and out of courts. It does not compare to the suffering of Palestinians and other Arabs and Muslims around the world who continue to face violent oppression. I am honored to have this small opportunity to make an impact, and quite frankly, sometimes I am ashamed that I am not doing enough.
2. Who are you primarily doing what you do for?
(Who do you view as your community, constituency, or primary people to protect and uplift?)
I do it for the sake of Allah. I also do it for the sake of the Palestinians in Gaza, who are trapped in an Israeli cage, abandoned by the world and left to be slaughtered. In that same breath, I hope my work can stir others to make a move, but I ultimately leave that to Allah.
3. What does personal success look like in your role as an activist?
(How do you measure a win? whether through policy change, shifting public awareness, or community care?)
Personal success in my role as an activist starts with inspiring others to take action. Seeing that action shift public awareness and eventually work its way into policy change is the kind of change that brings real success.
4. How do you choose your methods?
(Think of what specific tactics you use & why - such as grassroots organising, digital mobilisation, or direct action, instead of others)
Though I join public protests, fundraisers, and seminars, I personally take the route of protesting and organizing on my own. I find that I can be effective this way, and I hope to continue in this direction for the foreseeable future.
5. Who do you feel holds the real power? (Think of who you believe has the authority to make the change you are demanding, and how do you target that decision-maker?)
Allah holds all the power, and when He chooses to shift it, it will shift. Right now, the decision-makers in the United States, our politicians, have unfortunately been bought out by lobbyists who serve the Israeli agenda. There are no laws in the United States to protect us from politicians being bought out by super PACs, and that has taken money from average working-class Americans and sent it instead toward bombs and missiles that slaughter Arabs and Muslims in West Asia.
6. From your experience - how have you handled systemic roadblocks in your activism? (How have you navigated opposition, burnout, public apathy, or hostile opposition?)
There is a book based on Stoic philosophy called The Obstacle Is the Way. This book has helped me in my approach to the roadblocks that come my way. I have become a believer that taking the path through the roadblock can be truly effective. For example, I was permanently banned from Instagram last year for speaking up about the holocaust Israel is committing against Palestinians in Gaza. They closed my account without warning. I used that roadblock as an opportunity to handwrite letters about the crimes of the United States and Israel, and to leave these letters across cities, states, and countries around the world.
As for burnout, I make sure to take time for myself whenever I need it. I carry the belief that you cannot pour from an empty bucket. So I do not shame myself or allow myself to be burdened by guilt when I need a little time to myself for reflection. I make time for my family, my friends, and my mind and body. This allows me to be effective in my work.
Public apathy can often be heartbreaking. It is one of the biggest hurdles and obstacles. As it stands today, I can safely say that the pro-Palestinian movement is the largest human rights movement in history and has been extremely effective in bringing to light the crimes of the United States and Israel. I believe that if we stay the course, we can wake more people from the slumber the empire wishes them to stay in.
7. What is one event/experience in your journey as an activist that has stood out to you as memorable? (Think of an occasion/a meeting/an event that has remained intrinsic & relevant to your journey)
In hitting the streets and protesting, I have seen a lot and been exposed to a lot. It is quite terrifying how often people are offended by my sign, which says “Israel Kills Children.” The realization that Israel had complete control over Americans and their way of thinking was a nightmare I was not prepared for. The visceral anger and hatred on the faces of so many Americans reading a sign stating absolute fact showed me that the United States was, in fact, occupied.
In that same breath, I have also had many beautiful reactions. Sometimes when I was praying on the street, Muslims would park their cars and run to join me in prayer. That would often bring me to tears. There were times when people stopped and asked to stand with me and carry the flag. Others dropped off water, and some asked where they could donate money to help Palestinians.
Over the years, the support has increased drastically. Many people are now well aware that Israel is a pariah state that kills children and sustains its existence off the blood of Muslims.
8. What lesson(s) if any, do you wish you had learned earlier? And what advice would you give to someone looking to get into activism? (Think of any mistakes or tactical shifts you made to change your approach to your activism for the better - all anecdotes are welcome!)
A lesson I wish I had learned earlier is that even rivers of blood in Gaza would not be enough to stir Americans. Most Americans simply did not know enough, nor did they care, and I experienced this firsthand out on the streets. It took the slaughter of nearly a million Palestinians in Gaza, and years of starvation and extermination, before the numbers began to shift. I wish I had known earlier the level of brainwashing Americans were under. I found that out too late, and it broke my heart. So many of them are deeply uneducated on the fact that it is their money that Israel sucks out of them and uses to slaughter Muslims around the world. That was something I was not prepared for. Though things have gotten better in the past three years of this movement, we still have a long way to go.
Samar Sadullah



