Che Guevara en Tunisie : le miroir d’une révolution incomplète.
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Reportage photo dans la banlieue de Sousse en Tunisie.

En Tunisie, dans le quartier Ezzouhour de la banlieue de Sousse, l’image du Che Guevara est partout. Elle vous fixe depuis l’autocollant à l'arrière d'une voiture, s'affiche en grand sur l'enseigne d’un fast-food, s’invite sur les noms des épiceries et s'ancre dans les tags qui habillent les murs, à côté des joueurs de l’Etoile (l’équipe de foot local).
Le Che n’est pourtant jamais venu en Tunisie. C’est l'Algérie qu'il a visité à deux reprises. Alors, comment ce médecin argentin, devenu icône de la guérilla cubaine avant d’être exécuté en Bolivie, a-t-il pu se faire une place dans l'imaginaire de ces rues ?
C’est peut-être parce qu’ici, l’essence révolutionnaire héritée du soulèvement de 2011 refuse de s'éteindre. Ou bien peut-être que c’est le cri d'un quartier qui étouffe. Ezzouhour se meurt à petit feu dans le trafic de drogue, abandonné par l'État, prisonnier de la précarité.

Dans ces ruelles, on semble avoir pris à la lettre la célèbre formule du Che : « Dans une révolution, on doit triompher ou mourir. » Quinze ans après la chute de Ben Ali, je serais bien incapable de vous dire quel chemin la Tunisie a validé. Un peu des deux sans doute. Une victoire amère, une transition qui s’éternise.
La Tunisie a cherché ses propres Guevara dans l'arène médiatique et politique. Elle a cru le voir en Adnane Hajji, le « Che Guevara de Redeyef », ce syndicaliste de l'UGTT qui a poussé la colère du bassin minier jusqu'à la désobéissance civile pour réclamer travail et dignité dès 2008. Elle a cru le voir en Hamma Hammami, torturé sous Ben Ali, mais resté inlassablement debout pour réclamer la justice sociale. Elle a surtout figé ce mythe dans l’immolation de Mohamed (Tarek) Bouazizi, qui déclencha, selon le récit institutionnel, la révolution de 2011.

Ernesto Guevara disait aussi que : « Le premier devoir d'un révolutionnaire est de s'instruire. » Est-ce qu’on peut dire qu’il a servit d’exemple en Tunisie quand le taux de réussite au bac est de 35 %, que les inégalités scolaires entre centre ville et banlieue sont aussi flagrantes, et que tant de mineurs redoublent ou quittent les bancs du collège avant même d'entrer au lycée ? À cela s'ajoute le fléau des « kits » : ces petits écouteurs qui coûtent une fortune, que les parents achètent à leurs enfants pour tricher aux examens, de mèche avec des médecins et des professeurs corrompus.
La question se pose tout autant quand le visage du Che sert de marketing à un resto ou se retrouve collé sur une camionnette Peugeot, pur produit du capitalisme. C'est le grand paradoxe de notre époque : derrière le visage il y a la lutte, mais bien souvent, les luttes s’effacent derrière les visages. Le Che a été digéré par le système qu'il combattait, transformé en logo pour une jeunesse désabusée.

Mais réduire sa présence à un effet de mode ou une simple décoration serait une erreur. Le Che à Ezzouhour, c'est le symbole auquel se raccroche un pays qui croule sous l’inflation, le manque d’emplois et l’échec scolaire. C’est le rêve secret de voir émerger un leader capable de bousculer le système. Et c'est surtout le miroir d'une jeunesse qui refuse de plier, parfois prête à se détruire pour ne plus subir, coincée entre l’obligation de survivre et le désir de tout renverser.



