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À Nantes, un CRA pour l'intérêt général de qui ? 

2 oct.
5 min de lecture

À Nantes, le futur CRA de 140 places prévoit la destruction de 5 hectares de forêt. Un projet contesté pour ses conséquences humaines et écologiques.

« 40 millions d’euros pour enfermer des personnes et détruire 5 hectares de forêts. » C’est avec cette phrase prononcée par @photographe_engagee sur Instagram que je prends connaissance du futur centre de rétention administrative (CRA) à Nantes. Pourtant, le projet a été initié en 2022 par Gérald Darmanin, et depuis quatre ans il n’a pas cessé d’être contesté.

Le centre, qui doit compter 140 places, s’inscrit dans la volonté du gouvernement d’augmenter les capacités de rétention à 3 000 places en France, contre environ 1 800 aujourd’hui. 


Un CRA n’est pas une solution durable.


L’existence même des CRA pose des questions éthiques. Pour un souci administratif, et sans n’avoir commis aucun crime, des personnes étrangères sont enfermées dans des lieux de privation de liberté. La cause ? Elles n’ont ni titre de séjour ni récépissé, ou sont simplement dans l’attente d’un renouvellement. Ces procédures très complexes prennent un temps fou à être traitées. En 2026, il faut compter 2 à 6 mois entre le dépôt du dossier à la préfecture et la convocation de retrait du titre, s’il est délivré. 


Entre-temps, les personnes en situation irrégulière vivent sous pression. Elles ne peuvent ni travailler ni se loger. La plupart sont des réfugiés qui fuient la guerre ou la répression politique de leurs pays d’origine. D’autres poursuivent simplement leur rêve d’un avenir meilleur. Les enfermer dans un CRA c’est les fragiliser alors qu'ils sont déjà en grande précarité et vulnérables. 


Un  personne en situation irrégulière peut obtenir un titre de séjour si elle prouve qu’elle travaille. Or, elle n’a pas le droit de travailler selon l’article L.8251-1 du Code du travail. Si elle se fait prendre, elle et son employeur risquent la prison et des amendes. Constatez par vous même tout l'illogisme du système. La personne peut aussi demander sa régularisation si elle prouve qu’elle a construit une vie privée stable. Mais comment peuvent-elles s’intégrer, s’engager ou fonder une famille, si elles sont enfermées dans un CRA ? La Cimade dénonce des refus arbitraires qui ne prennent pas en compte la situation individuelle de chaque personne. 


La France a été condamnée plusieurs fois par la Cour européenne des droits de l’homme pour ses actions liées aux CRA. La semaine dernière, Politis et Streetpress ont publié deux articles respectifs qui documentent les tentatives de suicide dans les CRA de Toulouse et Marseille. Les personnes enfermées dénoncent des conditions de vie inhumaines et pointent la loi passée en juillet dernier, qui prolonge la durée maximum de rétention de 90 à 210 jours (environ sept mois). Ce délai était avant ça réservé au terroristes. Maintenant, tous les étrangers condamnés pour un crime ou un délit passible de 5 ans de prison, et considérés comme des dangers pour l’ordre public, sont concernés. Le problème est que le flou juridique de la “menace à l’ordre public” laisse place à l’interprétation des faits.


Un désastre écologique “compensé.” 


Pour construire le CRA, le Bois-Dormant, une parcelle propriété de l’Etat situé dans la zone du Champ de Manoeuvres entre Nantes et Carquefou, a été déforestées, condamnant des centaines d’espèces. C’est un des rares espaces vert source de fraîcheur qui vient d’être détruit, après les canicules et les incendies de cet été. Avec lui, il emporte une zone humide précieuse pour notre écosystème. Pour rappel, ces zones retiennent d’importantes quantités d’eau qui s'infiltrent dans les nappes souterraines, notre principale source d’eau potable. Elles nourrissent également des espèces animales et végétales. Et en période de fortes pluies, elles réduisent le risque d'inondation. 


Alors pour compenser les dégâts environnementaux, l’Etat a prévu d’utiliser des terres agricoles, notamment à l’ancienne ZAD de Notre-Dames-des-Landes. Un lieu symbolique pour la région, puisqu’il y a huit ans, des activistes y ont lutté contre la construction d’un aéroport. Les terres de compensation sont choisies avec des critères. Elles ne doivent pas s’éloigner spatio-temporellement de la zone détruite, s’orienter vers des milieux naturels équivalents et leurs tailles doivent être proportionnelles à celles des projets d'aménagements. Le média nantais Contre attaque dénonce “une pierre deux coups : construire une prison pour étrangers et attaquer un territoire de résistance”.


Depuis les Accords de Paris (2015), la France s’est engagée pour lutter contre le réchauffement climatique avec certains objectifs. Lorsque les limites fixées sont dépassées, il faut acheter des crédits. Les crédits biodiversités sont le fruit d’une initiative annoncée par Emmanuel Macron lors de la COP 27 (2022) et s'inscrivent dans la logique ERC (éviter réduire compenser) du gouvernement. L’économiste Alain Karsenty écrit en 2022 que même si la biodiversité de la zone de compensation est menacée, “une perte moindre sera présentée comme une compensation réussie, quand bien même il y a perte nette”.


Dans le livre Capitalisme, une histoire de la terre (Les Liens qui libèrent, 2026, p105), l'économiste Hélène Tordjman explique que “Ces dispositifs, en réalité peu efficaces, servent à légitimer la poursuite des activités polluantes ou destructrices”. Elle dénonce “un décalage temporel considérable” car “Les arbres mettent cent ans à pousser ou plus. Une fois matures, ils absorbent très peu de carbone supplémentaire”. Pour elle, “Ce processus tend ainsi à dématérialiser la nature. Une forêt n’est plus perçue comme un écosystème vivant”. 


Pour "l’intérêt général."


Le projet a été déclaré d'intérêt général par un arrêté préfectoral. Mais pour l'intérêt général de qui ? Des riverains ? Le mouvement Nantes populaire rappelle que le quartier Bois-Dormant à Nantes “subit déjà une forte pression démographique, avec des infrastructures publiques insuffisantes : transports saturés, manque d’écoles, d’équipements sportifs et de services” qui rend la construction du CRA incompatible avec la vie urbaine. De plus, il évoque une erreur symbolique : “L’implantation d’un CRA à proximité immédiate de l’école Germaine Tillion, anthropologue engagée contre le racisme, constitue un non-sens total et un message violent adressé aux générations futures.” 


Le résultat de la consultation publique organisée en janvier a montré que les citoyens étaient majoritairement défavorables (961 sur 1022 contributions). Samedi 19 septembre, 800 personnes se sont rassemblées malgré les tentatives d'annulation de la préfecture et les tirs de grenades lacrymogènes. 


C’est peut-être dans l'intérêt des entreprises impliquées dans le projet comme Léon Grosse, en charge de la maîtrise d’œuvre et Ouest Aménagement chargé des “mesures compensatoires” ? Ou des policiers de l'agglomération qui n’auront plus à transporter les personnes en situation irrégulière vers des centres plus loin, comme l’explique un article du Figaro ?


La chasse aux OQTF de G. Darmanin continue. La pseudo “menace sécuritaire” l’emporte sur la menace environnementale bien réelle. La mairie de Nantes semble s’être alignée sur l’agenda commun de la macronie et de l'extrême droite. A quelques mois des élections présidentielles, l’accord de la socialiste Johanna Rolland pour concrétiser un tel projet malgré l’opposition locale, le désastre écologique, et les preuves de traitements inhumains, pose question.



Maryam Jalloul - Bloc Populaire

Ce qui se fait sans nous se fait contre nous.

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